Lure : dernière vague calcaire provençale échouée sur les Alpes. Vaste écume éboulée, ses crêtes s'avèrent d'une ascension ardue et la caillasse y met à rude épreuve endurance et chevilles. Pourtant les deux hommes avançaient avec aisance sous un soleil de feu en fin d'été.
Arrivé au sommet, le plus âgé désigna un abrupt rocheux et commença à l'escalader avec l'agilité qui caractérise le peuple ligure. L'autre par un chemin plus audacieux fit une démonstration de ses dons de grimpeur d'une manière impulsive avec une agilité animale, il fut en haut en premier laissant l'autre à mi-parcourt. Ce dernier, en arrivant, s'exclama d'un air admiratif au plus jeune.
Répondit fièrement le jeune homme avec une exagération toute marseillaise.
Ils étaient vêtus à la manière des bergers du coin. Pourtant, dans leurs yeux et leurs traits, dissimulés derrière des moustaches et des barbes récemment poussées, on ne trouvait pas la contemplation et la sérénité attentive des pasteurs, mais des visages habitués aux coups, des regards de loups méfiants élevés dans les intrigues citadines.
Poursuivit le plus mûr après une hésitation. Cette plaisanterie visait à ouvrir une conversation sérieuse après quatre mois de cohabitation mûrie entre oncle et neveu. Le petit sourire du jeune signala que lui aussi était peut-être prêt, puis l'oncle reprit d'un air inspiré.
C'est là que l'adolescent craqua, ne pouvant plus retenir ses pensées. Crachant une injure au vent, il s'exclama d'une gestuelle agacée.
Accompagné de rires sonores et francs, l'oncle lança.
Cette dernière phrase figea le visage de l'adolescent et un regard de braise transperça l'ombre protectrice de son chapeau. Un autre se serait déjà pris trois taqués par affinité trop osée mais même s'il ne le connaissait que depuis peu, c'était son oncle, il lui devait donc le respect. De plus, il était une figure de la famille, grand guerrier affirmé dans les guerres contre Coman, il s'était ensuite engagé comme mercenaire dans les royaumes d'Orient. De retour à Marseille, il s'était vengé mortellement d'un ancien chef carien reconverti dans le commerce et résidant. Recherché, il prit la garrigue, il y a de cela plus de cinq ans. C'était un homme d'assez bonne taille au corps élancé de muscles noueux, le teint bronzé, ses cheveux tout comme ses yeux vifs étaient d'un noir profond et son visage dur portait moustache et barbe à la mode voconce. Malgré une taille plus grande, une chevelure plus claire et des yeux verts cendres, le neveu présentait la même allure, leurs liens de parentés étaient flagrants.
Le neveu s'assit et regardant au loin, dit.
L'oncle, nommé Comn Entemeli, était issu d'une tribu ségobriges des Terres du Loup. Coincé entre les monts sacrés de Carpianne et l'Huveaune bénite, ce clan, dont le sang ligure était resté pur, avait été massacré par les gaulois de Coman puis réfugié dans Marseille. La paix transforma le camp en quartier populaire que la ville, née d'un métissage, avait gardé imbriqué en son sein. C'est dans cet inextricable mélange de population où le pauvre ouvrier côtoyait le riche truand que les Entemeli s'étaient fait un nom.
Le neveu s'appelait Yann Hélios. Son père était un grec issu d'une des premières familles arrivées de Phocée, et sa mère était la petite sœur de Comn. Yann était un jeune voyou qui avait suivi la voie de ses oncles, paternels comme maternels, qui étaient tous aventuriers, mercenaires ou pirates.
Le jeune homme, d'un air résigné mais confiant, raconta pour la deuxième fois cette nuit néfaste où il avait côtoyé les rites ancestraux et qui révéla sa sauvagerie originelle. Ses paroles sortirent comme un soulagement.
Son discourt devint plus nerveux et ses yeux irradiaient une haine dans laquelle la peur qui l'avait fait réagir n'arrivait pas à percer.
Il poursuivit sur un ton plus hésitent comme s'il se justifiait et dans son regard, qu'il prit soin de baisser, luisait une faible inquiétude.
Il se releva et continua avec franchise.
L'oncle tout en écoutant s'étonnait de voir son jeune neveu qui du haut de ses dix-sept ans semblait avoir vécu comme un homme aux yeux remplis de secrets. Il connaissait l'Étrusque comme bon sabreur sachant s'entourer de guerriers aguerris. Puis, dans un geste de réflexion, il se contenta de dire.
Soudain, résonna en contre bas un sifflet, suivi immédiatement d'une réponse lointaine. L'oncle se leva et désigna deux bergers qui montaient par des chemins différents vers un replat orné d'un cairn.
L'attente fut longue, assis sur la maigre tache d'ombre qu'offrait les recoins du rocher. Au début Yann regarda la réunion des berges où son oncle devait rendre le troupeau. Trop loin pour entendre leurs conversations, seuls lui arrivaient les rires et les paroles fortes. Pourtant, il lui semblait reconnaitre Closos un marchand grec du port, un escroc, surement en planque ici comme eux. Cette montagne devait héberger une sacrée brochette de crapules. Il s'assoupit ensuite pour n'ouvrir les yeux qu'au bruit de pas de son oncle de retour la démarche plus hésitante.
Il tendit une outre à moitié pleine, attrapée aussitôt par le jeune homme et vidée à moitié à grandes gorgées avec un soudain plaisir. S'essuyant la bouche de tout le long de l'avant bras en la faisant claquer, les yeux brillants il dit d'un large sourire.
Regardant longuement ce sac à nectar, se laissant le temps de s'habituer à cette douce ivresse, il reprit d'un regard inquisiteur. Un cadeau de Closos l'escroc, il a dû être trop gourmand pour atterrir ici ?
Etonné par ce nouvel élan de maturité, prenant l'air quelque peu sévère, l'oncle rétorqua.
Le neveu, après avoir repris une rasade de vin et rendu l'outre, répondit.
Le tonton finissant la gourde et la balançant derrière lui, dit en éclatant de rire.
Ces dernières paroles ébranlèrent le jeune homme, lui rappelant la réalité de ses actes, cette nuit où ses pires cauchemars avaient surgi en plein éveil. Pourtant, n'en laissant rien paraitre il se contenta de dire.
Tout en sachant qu'il ne pourrait pas cacher la vérité indéfiniment à son oncle qui serait très vite renseigné dans Sisteron bourrée de Marseillais aux bouches généreuses en paroles. Mais il estimait en avoir assez dit pour aujourd'hui, préservant d'instinct ses pensées profondes de l'éloquence éthylique, si douce soit l'ivresse. Puis d'un sourire en coin accompagné d'un regard calculateur il envoya.
Tonton : ce titre nouveau donné par son neveu émut l'homme mûr au sens étroit de la famille. Le fils de sa sœur, qu'il avait vu naitre mais ne put voir grandir, venait de l'accepter comme oncle. Les liens de sang, ne se concrétisant pour lui que consolidés par une relation constante, étaient ressoudés par cette appellation. Bien sûr, ces émotions ne transpirèrent pas sur son visage de routier. Il prit une dernière bouffé d'air d'altitude et entama le chemin des plaines, suivi du grand minot au visage incrusté d'un sourire taquin empreint de tendresse.
Au loin les nuages avaient reculé laissant paraitre les premiers sommets des Alpes, soudain, au-dessus d'une imposante crête noire qui dominait le paysage, un tourbillon atmosphérique s'éleva en crachant des éclairs au centre du sombre massif dans un bruit assourdissant.
Ils accélérèrent le pas, au nord la dépression avait absorbé tous les nuages entours et le mont maudit concentrait les impacts de foudres tonnantes. Il tardait vraiment au jeune homme de quitter ce pays de fadas et de retrouver la sécurité des foules bruyantes.
La descente septentrionale de Lure était recouverte de grandes forêts giboyeuses entremêlées de fayards et sapins. Bois primaire immense, retraite prisée des druides, cependant, deux voix venaient déranger cette plénitude sylvestre.
Ils durent faire quelques pas sur le chemin qu'ils parcouraient pour trouver une descente plus facile. Les deux marseillais, oncle et neveu, étaient en cavale sur le contrefort méridional de Lure, planqués comme bergers. L'exil du plus âgé était définitif, la cité lui était interdite. Le retour de l'adolescent semblait plus probable, il descendait vers Sisteron par la vallée du Jabron pour s'en assurer. Pas d'engueulade entre eux, un simple désaccord bruyant.
Ils arrivèrent dans une petite clairière obstruée par le tronc d'un immense chêne qui encapuchonnait l'endroit de son houppier imposant.
Avant de partir, le jeune homme s'arrêta sur le grand arbre.
Les mains sur la tête, il regarda son oncle d'un air accusateur.
Après une halte pour se rassasier, ils poursuivirent leur route. Plusieurs heures de marches sous des bois épais s'ensuivirent. Quand soudain, le jeune homme s'arrêta net les sens en alertes. En s'approchant doucement au bord du sentier dominant un profond ravin envahi de végétation, il demanda doucement.
Puis, impensable, Comme une impulsion réveillée par cette nature sauvage dont il contemplait les fastes pour la première fois, il se jeta dans le vallon comme s'il maîtrisait tous les mystères sylvestres. Il disparut sous la végétation avant de toucher le sol laissant son oncle stupéfié. Ensuite, ce dernier chercha un chemin pour rejoindre le point de chute sous la futée, en criant.
Le jeune homme atterrit sans bruit avec une agilité déconcertante et dévala la pente en trois grands pas silencieux comme s'il flottait. En même temps il ramassa une branche pour la jeter derrière les cerfs.
Le vallon remontant vers le chemin, les bêtes s'enfuirent sur son flan opposé. L'adolescent franchit le ravin en hauteur par les arbres avec de grands sots d'une détente digne d'un singe.
Arrivé au niveau d'une de ses proies, de la force de ses deux jambes appuyées sur un tronc, il se projeta d'un bond latéral et plaqua son gibier en plein ascension. Après un roulé-boulé la bête se releva.
Le jeune homme, en un reflex fulgurant, lui sauta au cou tout en plantant ses dents dans sa trachée la tuant sur le coup.
L'action s'était déroulée en quelques secondes le temps d'un regard.
En se relevant l'adolescent prédateur vit l'autre cerf victime du même sort dans les crocs d'un grand loup blanc majestueux. Leurs regards se croisèrent avec méfiance, sans défi mais respect, puis le fauve se détourna et disparu dans l'ombre des bois, sa proie dans la gueule.
Le jeune citadin resta éteint devant cette apparition, comme enivré par la puissance que lui procurait sa prouesse. Une force sauvage monta en lui, de ses sens lui parvinrent tous les bruits, les senteurs et les nuances de la forêt comme s'il en était un élément à part entière. Ce doux souvenir resurgit de ses songes les plus profonds comme un remède à ses cauchemars de tueries. Une vie primaire aux carnages sains pour se nourrir, moins lourde à porter que des massacres guerriers aux déluges de sang humain. Un regard vers la bête lui rappela qu'avec de l'entrainement elle serait morte du premier coup sans comprendre ce qui lui arrivait. Non, Il n'était pas possédé, c'était lui la machine à tuer, le prédateur né et il comprit que ses rêves n'étaient que réalité. Lui que l'on appelait l'Olympien à Marseille était conscient qu'il fallait être né et avoir vécu dans ces environnements extrêmes pour arriver à une telle maitrise. Pourtant, dans ses souvenirs d'enfance il ne voyait que baignades et conneries dans les rues. Ses pensées s'éteignirent quand son oncle apparut essoufflé, le regard hébété. Regardant la seine il se contenta dire.
Alors, le jeune homme s'assit sur un rocher à l'écart faisant signe de le suivre, puis attendit que les bruits de la forêt reprennent pour s'assurer que personne ne puisse écouter et il commença l'explication à son tonton attentif. Il parla de ses souvenirs embrumés qu'il croyait rêves et prit le cerf gisant mort à témoin de ses capacités.
Car il n'avait pas plus cruelle enfance que celle de Yann Hélios. Enlevé, à l'âge de deux ans, par un sorcier sans nom sorti du fond des âges, un shaman noir. Il avait été entrainé à tuer et à vivre comme une bête dans de noires forêts peuplées de prédateurs pour devenir champion de sa meute de l'ombre. Commettant son premier assassina à trois ans, il avait enfoui sa tendresse et son amour au plus profond de son jeune esprit pour devenir la griffe de cet être noir. Repérant ses proies à l'odeur d'un simple vêtement ou d'un cheveu, il avait perpétré de nombreux meurtres et massacres avant ses douze printemps. Rapportant comme trophée à son maître, la tête de ses victimes encore marquées de surprise et de peur.
Une servante dévouée avait soigné ces enfants fauves dans les conditions du chenil, les domptant avec hargne sous le regard sombre du sorcier. Dissimulée, elle les avait chéris entretenant l'étincelle d'humanité qui restait en eux. Elle n'avait pu arracher que deux enfants à ce sordide destin, guidée par des forces divines, elle les avait ramenés près de leur foyer familial. Le premier, sur une ile de la Méditerranée et Yann sur la plage du temple d'Artémis à Massalia, où il avait été retrouvé dans un coma fiévreux, complètement amnésique.
Après quelques mois de rétablissement, Yann avait entamé une existence normale entouré de sa famille. Il s'était créé un début d'enfance sur les bords du Lacydon qu'il avait poursuivi avec ses cousins et amis dans les rues de Massalia où il était connu comme bon vivant et aux prouesses sportives remarquables. Ses parents, ignorant cette décennie de tourments, tellement heureux de retrouver leur fils, avaient mis de côté cette disparition qu'ils comptaient lui révéler une fois adulte.
Réalité qui surgissait dans ses membres mais sans aucun souvenir de ces sombres années qui avait fait de lui une machine à tuer. C'était un oubli divin pour effacer cette absence d'âme, cette servitude physique. Un voile sur cette période de sang en désaccord avec la bonté innée des Hélios. Yann, malgré ses activités peux recommandées, était un bon garçon qui s'était juré de ne jamais s'attaquer aux faibles.
C'est là qu'il avoua à son oncle avec effroi son quadruple meurtre rapide, précis et incontrôlé. S'il avait eu un témoin cette nuit là , la sauvagerie de la scène l'aurait marqué à vie.
Le premier guerrier, sur de lui, s'avança l'épée levée. Yann se baissa, passant devant l'attaque et déploya ses jambes et son poing gauche d'une telle force que son coup, bien dans l'axe du nez, fut fatal. Dans le même temps, il sortit son poignard de la main droite et le planta dans le cœur du second. Les deux autres n'eurent pas le temps de rétablir leurs assauts et périrent, l'un égorgé par le couteau à pêne arraché de son ami agonisant, l'autre trébuchant sur ces chutes mortelles, fut décapité avant de tomber à genou par l'épée pris par réflexes des mains du dernier mourant. La tête encore roulante, l'adolescent étrangla d'un bond le marchand quand des bruits le firent sortir de sa danse mortelle. La fille étant partie, il fuit par les toits franchissant dans sa folie des précipices qu'il n'aurait jamais bravés auparavant. Il prit soin de se débarrasser du poignard ensanglanté dans un tas d'ordure avant de rentrer chez lui.
L'oncle stupéfié, s'exprima avec un geste apaisant sur l'épaule de son neveu.
Ils dépecèrent la bête et partirent. Le soir, ils mangèrent chez un druide, ami de son tonton et burent jusqu'à plus soif.
Ils reprirent leur route tôt le matin, le druide était déjà parti. Il les avait avertis de son absence pour une raison qui avait troublé Yann. Il s'était excusé en disant qu'il devait rejoindre une assemblée de druides, car le loup blanc était de retour dans leur forêt. Ce discourt n'avait pas perturbé l'oncle qui était habitué aux cultes celtes et n'avait pas vu le fauve. Mais le jeune homme, malgré son sang ligure était un pur citadin loin de toute cette magie. Il chassa cette vision en se disant que les Gaulois étaient un peuple étrange, il était vraiment temps de rentrer à Marseille.
Le chemin par la vallée du Jabron se fit sans heurts. Ils furent hébergés par le chef local aux pieds de son oppidum. L'adolescent put savourer l'hospitalité gauloise et leur humour qu'ils faisaient philosophie. Lui-même fut très apprécié, à la grande fierté de son oncle, et fit preuve d'une adaptation remarquable héritée de son sang phocéen. Il sut même résister aux sourires prometteurs des belles Gauloises, la vie était dure sur les plateaux, entouré de bergers et de moutons puants. Mais, pas d'histoire ici lui avait dit son oncle. Ils quittèrent la place forte le matin, la tête dans le sac, et atteignirent Sisteron sur les coups de midi.
Le marché battait son plein hors les murs et les deux hommes se frayèrent un chemin dans une population bigarré. Au milieu de Gaulois, paysans, guerriers, bardes et même druides, on pouvait voir çà et là des Grecs, des Etrusques, des Ibères et des Phéniciens aussi bien derrière que devant les étals. Bien que plus petit que celui de Marseille, on n'y trouvait presque tout : bêtes, viandes et autres produit alimentaires, tissus, habits, armes, poteries et autres bibelots dans un vacarme de négociations assourdissant. Plus loin la palissade protégeait une cité intérieure faite de maisons de bois avec quelques rez-de-chaussée construits en gros galets de rivière. Les rues encerclaient une impressionnante falaise, éblouie par le soleil, se prolongeant au-delà de l'échancrure de la Durance. Cette muraille gigantesque était couronnée par la place forte royale, forteresse imprenable où se laissaient dévoiler les influences méditerranéennes par quelques cyprès et colonnades.
L'oncle, évitant ses connaissances, guida son neveu. Yann, caché derrière ses moustaches, repéra beaucoup de têtes connues, Massaliotes et étrangers de passage sur le port. Il remarqua surtout Béléphoros, un sordide esclavagiste, dans une grande maison près de l'entrée de la cité. Les portes étaient gardées par deux puissants guerriers, ce qui semblait étonner son oncle.
Une fois passée l'agitation de la grande rue, ils se faufilèrent dans les ruelles pour rejoindre leur maison. Après une sieste, ils prirent un bon repas préparé par la maîtresse des lieux.
Ha ! Tata Agathe, bien que plus âgée, c'était une belle femme. Son oncle l'avait recueillie sur les trottoirs de Marseille, sacré filou ce tonton. Elle avait un fort caractère, mais elle était adorable, Yann l'estimait beaucoup.
Après s'être rassasiés, ils apprirent les changements en cours dans la cité. Le roi Joran des Sogiontes avait accepté un renfort des gardes voconces, peuple suzerain de la région, malgré la désapprobation de ses sujets, d'où les deux gardes à la porte de la ville. L'oncle pria son neveu de rester ici, puis il partit rejoindre ses amis dans une taverne pour tirer au clair cette situation.
A son retour, Yann était en joie, à Marseille tout s'arrangeait, l'Etrusque avait complètement pété les plombs, l'enquête était confiée aux autorités sacerdotales et les voleurs n'avaient même pas été soupçonnés. Il pouvait retourner sur le port, tranquille dès demain.
L'inquiétude venait de la politique locale, le roi voconce, en véritable tyran, contait bien durcir son autorité sur ses vassaux et pour cela il s'était rapproché des sorciers du Dévoluy. Le maître de Sisteron, on ne sait par quelle folie, se soumettait corps et âme aux nouvelles règles, il comptait annuler la plupart des fêtes, interdire l'alcool et fermer les portes de la cité aux étrangers. Lui, qui était très apprécié du peuple, qui avait favorisé le commerce transalpin et qui avantageait l'élevage du mouton, faisant de la laine l'or de Haute-Provence, Joran le roi des Sogiontes semblait sombrer dans la démence. Ce fut, pourtant, un bon roi, de la trempe des grands comme Ambigatus et Nann. La perte de la reine Nérusa et la disparition du prince Garald, en campagne dans la plaine du Pô, avait eu raison de son âme selon le peuple. Il restait pourtant la princesse Maéla, l'espoir des Sogiontes, mais elle était bien trop jeune pour gérer ces malheurs.
Yann, loin de tout ça, était content de son départ imminent car il savait que les guerres civiles gauloises étaient des plus cruelles. Enfin, comme son oncle lui avait promis, il contait bien fêter sa dernière nuit ici à la taverne avant que le vin soit prohibé. Le lendemain l'adolescent put sortir librement et apprécier les charmes de la capitale de Haute-Provence bien qu'il sentit le malaise ambiant.
C'est là qu'il vit, haut sur la paroi vertigineuse où était jonché le palais, un trou d'égout protégé par des barreaux rouillés. Forteresse imprenable pour une armée mais pas pour un voleur. Son œil expert pariait qu'il pouvait se faufiler facilement à travers cette protection factice. Mais, il chassa vite cette idée, il était là pour s'amuser pas pour travailler.
Le soir après avoir pris leurs soldes de berger, ils allèrent tous deux dans une taverne non loin du pied de l'abrupt rocheux. A l'intérieur, au milieu de Gaulois bien amochés, se trouvaient attablés quelques représentants des populations évoluant deux côtés des Alpes. Au comptoir un vieux colosse barbu balayait la salle d'un œil vigilant. Deux belles serveuses zigzaguaient entre les tables en toute sécurité. L'oncle présenta son neveu comme son page puis ils allèrent s'attabler.
Une servante, avec un large sourire adressé à Yann, leur apporta un pichet de vin avec deux verres. Le jeune homme remarqua tout l'intérêt que lui portaient les deux filles de la taverne et une Etrusque blonde attablée plus loin en compagnie d'un vieux marchand. Une soirée, comme il les aimait, s'offrait à lui.
Un homme, de grande taille le visage couvert de balafres, les aborda en posant la main sur l'épaule de son oncle.
L'homme les rejoignit à table. Yann le salua, échangea quelques mots puis se mit un peu en retrait. Il reconnut une bonne connaissance installée près de l'entrée mais décida de rester anonyme et de se consacrer à la belle donzelle qui était désormais seule. Un regard approbateur de son oncle et il se leva aborder la jeune Etrusque.
Elle parlait un peu le grec mais s'exprimait mieux en gaulois, dialecte que l'adolescent avait acquis avec sa grand-mère ligure dans l'arrière pays marseillais. La fille était très belle, ses grands yeux bleus et sa chevelure blonde lui faisait miroiter mille merveilles. La nuit s'annonçait dès plus plaisante mais d'un coup tout bascula.
Une patrouille de gardes voconces fit brusquement éruption dans la salle. Les quatre grands colosses coiffés à la gauloise et bardés de fer laissèrent place à un géant borgne orné des insignes d'officier. Ils parcoururent l'assemblée d'un regard crâne et se positionnèrent aux quatre coins de l'auberge. Le chef se posta près du comptoir et prit la parole.
Aussitôt, deux gardes sortirent leurs arcs et pointèrent leurs flèches vers le contestataire. La tension monta d'un cran.
Yann senti la colère envahir ses membres et chercha le regard résonné de son oncle pour ne pas commettre l'irréparable. Ensuite la troupe sortit en faisant valser quelques pichets, aussitôt un vent d'insulte et de protestation souffla dans la salle.
La belle Etrusque, terrorisée, s'excusa auprès de Yann et partit précipitamment. Avertissant son oncle, il la suivit dehors et la raccompagna chez elle.
Une fois seul dans les rues, comme pris de folie, le vin et la haine aidant, il décida d'aller visiter le château pour s'indemniser de cette nuit gâchée. Comme attiré par ce trou perché, il comptait bien humilier ce roi dépravé. Le ciel n'était éclairé que d'un fin croissant de lune et un vent faible s'était levé faisant trembloter portes et volets, des conditions parfaites pour un voleur.
Yann gravit la paroi éclairée d'une mince clarté lunaire avec l'aisance d'une tarente. Arrivé devant l'exutoire, bien accessible comme il l'avait deviné, il passa son corps svelte entre les barreaux épais pour accéder à un boyau montant doucement vers le cœur de la falaise. A son milieu coulait un filé d'eau crasseuse.
Il parcourut quelques mètres avant d'allumer sa petite torche de voleur qu'il gardait toujours sur lui avec une pince à crocheter. Le passage s'élargit et il put progresser debout.
Les parois, à moitié construites et creusées dans la roche, formaient un long couloir qui semblait se prolonger par un coude. A son milieu, deux escaliers se faisaient face.
Calculant qu'il devait être sous le palais, l'adolescent monta les marches de droite qui comme celles de gauche étaient souillées de poussière, indiquant qu'elles n'avaient pas été parcourues depuis des lustres. Plusieurs enjambées le firent aboutir dans un puits bloqué par une grille au-dessus de sa tête.
Une poussée à bout de bras la décoinça malgré ses bords encrassés par les ans. Après l'avoir mise de côté, Yann dut se hisser à la force des bras par le maigre passage pour s'élever dans une pièce puante. Fermée par une porte en bois montée sur un mur construit, ses autres parois étaient creusées dans le calcaire. Sur une d'entre elles se trouvait enchaîné un homme surement mort, habillé d'une toge.
L'adolescent approcha sa torche pour éclairer un vieux visage barbu sans le moindre mouvement. Il recula soudain, les yeux du vieillard venaient de s'ouvrir. Les orbites rouges écarlates hébergeaient un regard vide et ses lèvres se tordirent.
Indigné, il desserra les menottes qui maintenaient les membres du prisonnier écartelés. Quel peuple cruel pouvait torturer ainsi une personne âgée. Il l'assit doucement contre un mur et lui humecta les lèvres avec un gobelet d'eau croupie posé sadiquement à ses pieds.
Le massaliote s'exécuta, ils peinèrent à descendre par le trou et rejoignirent les marches de l'autre côté du couloir. Tout en l'aidant à marcher, il commença à douter de la lucidité de l'ancien. Ils montèrent jusqu'à une porte fermée.
La salle où ils venaient d'entrer était aussi grande que la cellule mais aménagée d'étagères et d'une table encombrée de fioles, minéraux, plantes et autres objets insolites. Il trouva la petite bouteille parmi des parchemins égyptiens et des tablettes cunéiformes.
Le sage but son contenu en une gorgée et demanda d'être installé dans une alcôve en forme de motte de beurre. Assis en tailleur, il médita cinq minutes puis ouvrit des yeux lucides sur un visage décrispé qui avait retrouvé une grande présence. Le vieil homme en possession de toutes ses forces se leva et tira un habit blanc d'un coffre pour se changer. L'adolescent reconnut l'habit des druides de grande importance.
Le druide lui demanda de pousser une étagère derrière laquelle était cachée une porte. Ils suivirent un couloir en pente douce pour aboutir devant un mur muni d'un judas. Le vieux regarda longuement puis invita l'adolescent à faire de même. Yann pouvait voir la salle du trône ornée de décors celtes et exotiques dans un mélange splendide de beauté barbare. Le roi était à sa place le regard complètement abruti et les traits pendants. A son côté siégeait un druide qui ressemblait traits pour traits à son compagnon avec des yeux machiavéliques.
De retour dans la salle, il prit une fiole rouge et se prépara à combattre son usurpateur. Puis, il se retourna vers le jeune homme.
Effectivement Yann trouva coincé dans une doublure le gland du chêne géant qui lui était tombé sur la tête.
Pensant qu'il commençait sérieusement à le gonfler, Yann finit par lui emboiter le pas. De retour au fond du couloir, le sage s'assura que son rival était parti et actionna un mécanisme pour ouvrir un passage secret donnant accès à la salle du trône.
Ils s'introduisirent discrètement et se dirigèrent vers le roi affable demeuré seul. Mauvais calcul, trois gardes voconces venaient d'entrer par la porte principale.
Le druide surpris recula de résignation. Yann, maintenant confiant dans ses capacités et en accord avec sa folie, chargea le premier. Maître de ses réflexes, il sauta sur ses adversaires et en égorgea deux d'un simple revers et fini sa course mortelle en enfonçant son poignard dans le cœur du troisième l'épée à peine levée. Il profita de l'effondrement lent du garde pour y ravir sa lame.
Le roi, complètement défoncé, ingurgita le contenu de la fiole rouge sans résistance. Puis au moment où il semblait retrouver sa lucidité, les événements s'enchaînèrent.
Par une petite porte dissimulée derrière une peau, firent éruption le faut druide accompagné d'un officier voconce et d'une jeune fille qui semblait être la princesse Maela. Yann reconnu le garde de la taverne et comptait bien lui faire ravaler ses paroles. Le sorcier prit la parole.
A ces mots, le Gaulois poussa la princesse et lui ordonna d'attaquer. Comble de cette nuit absurde, elle sauta toutes dents en avant. L'adolescent esquiva de justesse la morsure mortelle et répugnant à faire du mal à une enfant, chercha à la maîtriser.
Ce fut un combat des plus étranges, sentant la sauvagerie de la jeune fille proche de la sienne, Yann la corrigea avec la sensation d'avoir subi pareille rouste. Relique de l'époque où il était un enfant tueur et dont il ne savait rien, il subit maintes de ces corrections de la main de celle qui l'avait sauvé. Sous ces gifles calculées se cachait une tendresse imperceptible et incompréhensible à celui qui n'avait pas enduré l'enfance de Yann. Devant ce comportement la plongeant en plein paradoxe, la jeune fille se renfrogna dans un coin.
Il ne se laissa pas gagner par ces réflexions et esquiva le premier coup de l'officier maintenant sur lui. C'était un guerrier averti dont le bras portait le poids de mille combats. Il fit prendre conscience au jeune homme du danger que pouvait représenter un tel sabreur tout en ressentant la puissance que lui procurait l'épée.
Yann para et analysa chaque coup, esquiva et s'imprégna de l'expérience du vétéran jusqu'à un instant de faiblesse. Une hésitation, une goutte de sueur et la garde duGaulois fut forcée, en un éclair bleu sanglant le gradé voconce s'écroula la gorge tranchée.
Yann resta immobile quelques secondes le cerveau envahi de torture, sa soif de sang n'était pas étanchée. Ne pouvant pas s'approcher du combat des druides d'où émanait une atmosphère lourde et étrange crépitant mille petits éclairs, il lança son arme avec fureur.
La lame vint se figer profondément dans le cœur d'un prêtre qui rendit son dernier souffle d'étonnement, les yeux rivés sur le fer qui lui traversait le corps. L'air redevint plus léger véhiculant seulement l'odeur de sang ambiante. Le sorcier usurpateur était mort. Le jeune Marseillais resta les poings crispés, les membres encore tremblant du carnage, son esprit allait basculer dans la tuerie quand une voix le sortit de sa transe mortelle.
Au moment où le mage s'apprêtait à répondre, un garde de Sisteron rentra dans la salle le regard terrorisé par la scène.
Le soldat tout hésitant se tourna vers son roi.
Il tourna les talons et partit en courant, le palais fut soudain en ébullition. Yann avait profité de cet instant de répit pour s'enfuir.
L'adolescent, maintenant au pied de la falaise, le regard encore voilé de sang, courut de toutes ses forces fuyant l'agitation de la place forte qui allait bientôt le rattraper. Se débarrassant de quelques habits compromettants en chemin, il stoppa net.
Béléphoros, ce nom claqua dans son esprit, l'esclavagiste massaliote, s'il y avait une chance de retrouver la princesse, ça devrait être chez lui. Il bifurqua et se rendit précipitamment à la palissade, au niveau de sa maison qu'il avait repérée en arrivant.
Une fois de l'autre côté du mur, il inspecta les lieux. Tout était calme, de la lumière sortait des fenêtres et un chariot attelé attendait dos à la porte. Il monta sur le toit et se mit au-dessus d'une ouverture qui lui permettait de voir à l'intérieur.
Dedans il découvrit ce qu'il cherchait : la princesse maintenue par les hommes de Béléphoros qui s'égosillait dans un discourt crapuleux.
Les hommes du marchand, les yeux brillants et la bave aux lèvres, au nombre de quatre, se rapprochèrent dangereusement de la fille. Yann, analysant tous ses adversaires, se sentit submergé par la haine. Il laissa remonter la furie dans ses membres sans céder à la folie, il prépara son massacre, aiguisant ses réflexes carnassiers pour ne pas dévier dans la démence.
Il sauta au milieu de la pièce et commença sa danse mortelle. La première victime, à peine surprise tomba le cœur percé par le poignard sortant de la main du jeune homme. Le second tortionnaire s'écroula, le nez dans le cerveau, fracassé par un coup de tête violent. L'épée du pauvre homme fut vite maîtrisée et tourna d'un arc de cercle puissant pour fendre le visage de ses deux camarades.
Maintenant seul avec béléphoros qui n'avait pas bougé, Yann ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche qu'il l'éventra, le faisant tomber à genou et le décapita d'une frappe terrible. Prenant son trophée morbide à bout de bras, il hurla sa victoire pour l'offrir à sa protégée.
Les yeux révulsés par la terreur, la jeune princesse se mit à trembler. Venant d'échapper aux filets de monstres pour tomber entre les griffes d'un démon, elle semblait coincée entre malédiction et cauchemar.
Yann prit soudain conscience que le spectacle pitoyable, donné par son corps plein de sang et ses yeux enragés, était sur le point de briser l'âme fragile de la princesse. Se débarrassant de la tête de l'esclavagiste, il se mit soudainement à genou en faisant révérences et s'exprima avec l'éloquence due aux nobles celtes.
Le sang noble ne fit qu'un tour chassant quelque peu les tourments de la jeune fille. Se mettant debout dans une position aristocratique, elle tendit la main vers son sauveur.
L'adolescent se lava avec un seau d'eau et pris une veste qui traînait là pour dissimuler ses habits souillés, puis, entrainant sa protégée, ils sortirent précipitamment.
Une fois dans la cité, ils cherchèrent des gardes patrouillant dans les rues. Ils tombèrent sur Celdric, le soldat dévoué. Le Massaliote poussa la fille vers eux et alla vite se cacher sur un toit. Ils ne s'étaient échangés aucun mot.
De là , il put voir la troupe en émoi déambuler dans les rues. Il les suivit jusqu'à la porte du palais où attendaient le roi et le druide. Rassuré de voir les chaleureuses accolades de retrouvailles, il rentra le cœur soulagé.
De retour à la maison son oncle n'était toujours pas rentré malgré l'heure avancée de la nuit et sa tante dormait. Ouf, ça lui éviterait de mentir en se justifiant. Il cacha ses vêtements souillés et plongea dans un sommeil profond mais agité.
Le lendemain, son oncle, persuadé qu'il avait passé la nuit avec la jeune Etrusque, le réveilla et l'informa que son chariot était presque prêt. Yann, fou de joie, demanda à sa tante de lui couper les cheveux et de le raser pour retrouver un visage grec et pour ne pas se faire remarquer des gardes. Après de chaleureux adieux, il pouvait enfin se casser de ce pays de malade.
Sur le chemin du retour, l'air marin envahissant peu à peu ses sens au gré du changement de végétation, il médita sur les événements de la nuit. Il aurait pu toucher une forte récompense mais son esprit fougueux l'interdisait de s'embarquer dans les complications politiques, et surtout gauloises.
Après tout, il s'était bien dédommagé quand tout le monde avait le dos tourné, se dit-il en fouillant dans son sac les objets brillants qu'il avait posés au fond.
Plus tard dans la salle du trône nettoyée.
Dans une taverne mal famée de Marseille, Yann avait retrouvé son monde. Attablé avec ses fidèles compagnons de larcins, il sirotait un bon vin en ventant exagérément ses exploits en pays gaulois.
A ses côtés se trouvaient un Ibère au physique d'ours, un Phénicien aux traits et à l'allure d'un rat et un Grec charmant, bien que ses expressions trahissaient un certain abrutissement.
Il sortit un ravissant gobelet en or et quelques bijoux devant l'assemblée médusée. Soudain, un inconnu rentra. On entendit un grand bruit de rangement et toutes les têtes se tournèrent vers lui.
Rassuré par l'accueil que lui fit un habitué des lieux, tout le monde ressortit ses bibelots pour recommencer d'âpres négociations.