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Chapitres

Ange et demon

I

L'entrée du grand prêtre, accueillie d'une ovation, fit régner un profond silence, faîte d'une journée de liesse. La ville sainte d'Harran en haute Mésopotamie avait accueilli pour ce jour sacré une foule colossale de fidèles venus de tous les horizons pour accompagner la procession de Sin le dieu lune. Hurlant leur dévotion en priant et se mutilant, les croyants avaient suivi l'image de leur divinité en direction du temple nouveau. Les rues étaient combles devant la place. Pourtant, contrastant avec la fougue passée, il y régnait un calme d'adoration. A l'intérieur, devant le maître des lieux au centre du temple, cœur de la cérémonie, s'affichaient les plus hautes personnalités. Parmi dignitaires de l'empire, satrapes et ambassadeurs de toutes nations, trônait Nabonide le roi mystique de Babylone, grand rénovateur du saint édifice.


Ces fastes éblouirent les sens de la toute jeune Bethani. L'atmosphère encensée, filtrant la pâle luminosité qui éclairait les bas reliefs et les splendides tentures, rassasia son regard passionné de fillette. Ses oreilles novices, encombrées de boucles prune, furent bercées par les notes cristallines qui accompagnaient les chants sacrés.

Orpheline d'une famille mise à bas par les violents conflits qu'engendrait cette région, elle vécut parmi les plus démunis dans les ruines jouxtant le temple. De là, elle avait pu suivre avec intérêt toute la reconstruction du lieu. Aujourd'hui, usant de toute son espièglerie d'enfant des rues, elle s'était introduite dans le saint des saints en se faufilant à travers la foule, bravant ainsi l'interdit pour admirer de ses mille couleurs la célébration. Bien cachée dans une alcôve près de l'autel, la gamine dévorait la scène de ses petits yeux noisette écarquillés. Puis, elle finit par s'endormir, bercée par le chant envoutant du prêtre et les vapeurs d'encens qui mettaient à genou puissants comme pauvres.

Un bruit de porte sortit Bethani de son doux sommeil. Ses sens encore imprégnés de merveilles s'éveillèrent sur une salle vide semi obscure où le moindre bruit résonnait étrangement. La cérémonie était finie, les étoiles scintillaient par de fins puits de lumière, elle avait dû s'assoupir des heures.

Le grand prêtre d'Harran venait d'entrer, il était suivi de deux acolytes. Pourtant, bien camouflée, Bethani s'enfonça comme elle le put dans l'alcôve peu creuse. Le saint homme avait l'air tourmenté, le teint pâle et les membres tremblants. Lui qui communiquait avec le divin lunaire, celui dont les paroles étaient vénérées par les grands et les rois, avait l'air soudain assailli de mille peurs.

Ces paroles n'avaient aucun sens pour les deux disciples, l'un voulut parler mais ses mots moururent dans sa bouche. Car soudain, un individu sortit en majesté de l'ombre en faisant trembler la grande salle de sa voix caverneuse. L'orpheline se tassa, serrant ses petits genoux ambrés quand la phrase claqua comme un coup de tonnerre.

Les traits du maître des lieux médusé se liquéfièrent d'angoisse, le mal l'avait retrouvé. L'étranger de haute taille était vêtu d'une soutane noire. Son visage simiesque, à peine dissimulé sous sa capuche, respirait en même temps que l'érudition, une sauvagerie primaire.

Le dialogue se poursuivit dans un dialecte oublié depuis des éons qui semblait étranger aux deux fidèles pourtant versés dans les langues anciennes. Le ton était grave et les traits incrustés de cruauté de l'apparition firent plier la superbe du grand prêtre qui bafouillait des affres étranges. De sa frayeur infantile, Bethani s'alarma de voir pâlir celui à qui chuchotaient les dieux devant ce colosse irradiant le mal. La dernière parole fut prononcée par l'être noir, imprégnant le visage du principal officiant d'une terreur résolue. La haine qui transperçait sa posture sereine figea les trois religieux. La peur s'empara de la salle immense.

L'homme en soutane sombre fit un geste d'appel et une silhouette hirsute apparut à l'orée de la lumière. La petite fille en haillons colorés frémit en voyant un gamin dégénéré s'avancer sous le faible éclairage. Souillé de crase, les cheveux ébouriffés, il portait à bout de bras deux fardeaux dégoulinant. De sa position, elle ne distingua pas ce qu'il trimbalait, néanmoins elle vit avec clarté son corps noueux qui lui procurait une démarche féline et ses pupilles vertes encerclées de férocité. Déjà de belle taille, il ne devait être guère plus âgé que ses six printemps. Pourtant, quand elle l'aperçut, ses membres délicats tremblèrent comme si elle était face à un loup.

Le jeune sauvage s'avança près du sorcier géant qui l'accueillit avec une caresse décadente, comme s'il n'était qu'un vulgaire chien. Ils s'échangèrent une pierre bleue semblable à un œuf d'où émanait une lumière spectrale. A sa vue, la raison du grand prêtre sembla vaciller. Il s'agenouilla de soumission, tétanisant ses deux acolytes dans l'incompréhension.

L'attention toujours rivée sur le drame, Bethani croisa le regard émeraude de l'enfant bête. Ses narines palpitantes sondaient l'air, il l'avait repérée. Elle resta immobile, laissant son petit cœur s'emballer. Il releva la tête comme un aigle scrutant les ténèbres en direction de sa cachette. Puis soudain, indifférent, il se détourna quand son maître ordonna.

S'exécutant, le gosse terrible jeta avec force ce qu'il avait ramené. Deux têtes de molosses atrocement mutilées tombèrent aux pieds des hommes du temple avec un bruit spongieux. La fillette voulut fermer ses yeux amande intacts de cruautés, les recouvrir, mais la peur bloqua le moindre de ses mouvements. Le grand prêtre, toujours à genoux, s'écroula dans ses mains devant la vision de ses propres chiens massacrés comme si son ultime espoir venait de s'effondrer. Ses deux disciples restèrent médusés.

Le gamin hirsute encra ses pieds nus dans le sol et tous les muscles de son corps furent parcourus de soubresauts tel un tigre prêt à s'élancer. Un bras terrible tendu vers les deux sous fifres, Le ténébreux étranger qui les regardait pour la première fois lâcha un ordre incompréhensible qui ébranla le temple. Et la scène bascula dans l'horreur.

Se cacher, s'éteindre, instincts trop précoces pour l'innocente orpheline qui resta hypnotisée par l'attaque fulgurante de l'enfant loup. En trois bonds, le dernier d'une détente terrible, tête en avant, il défonça le cou du sbire de gauche. Le choc le projeta contre le mur en lui fracassant l'arrière du crane. Raide mort, il commençait à pêne à glisser sur la paroi rugueuse, laissant une traîné sanglante, que le gosse dément s'était déjà jeté sur le second, le faisant tomber à terre pour s'acharner sur son visage. Ces atrocités abîmèrent les doux yeux de Bethani, brulant son âme novice à travers ses fines paupières impuissantes. Elle vit l'enfant fauve mordre et lacérer la face du pauvre homme, aspergeant la robe du grand prêtre et la roche taillée alentour de milliers de gouttes de sang. Laissant sa victime agonisante la tête en charpie, nez et lèvres arrachés, les orbites vides, il alla défigurer le premier tombé qui était assis le regard privé de vie à côté de son supérieur recroquevillé d'effroi.

Une lourde odeur de carnage envahit la salle, souillant le petit nez rond de la fillette. Son esprit naïf chavira dans une folie inerte. La scène se figea un instant, le principal officiant prostré à terre, sa tenu éclaboussée de mille traits écarlates, encadré de deux cadavres méconnaissables faisant face aux restes de ses chiens.

L'être noir s'avança tel un spectre sublime et passa derrière le rescapé écroulé. L'enfant terrible, avec une force colossale, força le grand prêtre, pourtant gaillard, à relever la tête et les épaules. En mouvements impulsifs, il lui cassa le bras droit d'une prise sournoise et lui explosa le genou plié au sol avec un coup de pied vicieux. Les gestes furent trop rapides pour être vus alors que le bruit des os se rompant net et les hurlements de douleur, entaillèrent les fragiles tympans de la fillette accablée dans sa cachette arquée. Les bruits infects résonnèrent encore quand le gamin démoniaque lui porta un puissant coup de poignard dans le cœur. Cet estoc fatal le releva. L'être noir, resté derrière, agrippa la tête du supplicié avec sa main horriblement grotesque, élevant la pierre de l'autre.

A ce contact, le buste du grand prêtre s'arqua en arrière, ses yeux se révulsèrent et son corps fut secoué de spasmes violents. Le joyaux flamboya et gagna en intensité en même temps que les soubresauts malsains. Le sombre visage du démon encapuchonné gonfla de veines battantes et ses yeux s'injectèrent de sang, le gosse assassin recula d'un pas. Dans son apothéose, l'éclat de la gemme écrasa la lumière ambiante et le grand prêtre à genou était parvenu à une danse grotesque insupportable. Puis, baissant violemment son bras levé, l'être sombre jeta la pierre qui éclata en flammèches sur le sol.

La tendre enfant resta sans réaction, les mains menues crispées sur ses coquettes guenilles. Puis, la tension s'apaisa, la lumière redevint naturelle. Le grand prêtre, libéré de sa prise infernale, resta à genou les bras ballants. L'être noir se retira de son chef-d'œuvre macabre vers la grande porte d'une démarche impie. Sans se retourner, il prononça une dernière phrase en araméen érudit au sens aussi insaisissable que le dialecte révolu dans lequel il s'était exprimé.

Et il disparut à la faveur de la clarté lunaire par l'entrée monumentale du temple.

L'enfant dégénéré plongea une dernière fois son regard dans les yeux entachés de la pauvre Bethani avant de disparaitre dans l'ombre d'où il était sorti. Le maître, ignorant la présence de la douce gamine, n'avait pas ordonné, le jeune tueur d'homme épargna l'enfant.

La fillette, tétanisée par ce théâtre atroce, frissonna. Cet ultime regard, aux profondeurs émeraude, foudroya ses sens engourdis, imprégnant à jamais son âme innocente d'une terreur sans nom. Ce dernier choc fit chavirer son esprit fragile et le voila enfin de ces cruautés infâmes et des larmes coulèrent sur son joli minois crispé. Les méninges saturées de brutalités aberrantes, sa curiosité du monde se réfugia au fond de son âme cristalline. Protégée dans sa léthargie, elle n'eut pas à subir l'épilogue erroné de cette tragédie.

Par-dessus ses genoux écorchés, de petits yeux ronds rivés sur l'hécatombe, Bethani ne vit pas le cadavre du maître du sanctuaire se lever et se retirer le couteau mortel d'une plaie sèche, sa lame vierge de sang. Le fracas du nettoyage de la boucherie ne salit pas ses oreilles de feutre et l'odeur fétide ne caressa plus ses fines narines. Alors, à moitié estropié, le grand prêtre reprit ses hautes activités quotidiennes aux seins du temple.

Comme dans un rempart, Bethani resta prisonnière de son petit corps gracile paralysé. Telle une proie feintant le trépas face à un prédateur, son esprit innocent s'était figé, menacé à jamais par ce regard féroce aux reflets de jade.

Les brumes du drame effacées, l'Ehulhul, le grand temple d'Harran, reprit sa magnificence et Bethani demeura serrée dans sa cachette, une éternité peut-être, les rayons de lune puis ce du soleil défilant à leurs rythmes sur sa jolie bouille inerte.

II

Babylone près de quinze ans plus tard, la capitale de la basse Mésopotamie, comme tout l'Orient, était tombée sous domination perse. Pourtant, loin d'être anéantie comme Ninive ou Assur, la vielle dame brillait encore de ses mille vis. En son sein, les peuples des quatre coins du monde s'y croisaient dans un échange continu, encombrant ses places de couleurs et de senteurs exotiques. Mais derrière le Perse et l'Araméen, langues officielles de l'empire, c'est en Babylonien dans des couloirs luxueux et dissimulés que résonnaient les complots en attente de la mort de l'empereur pour crier son esprit d'Independence.


Dominant un marché bondé du haut d'un balcon cossu de son hôtel particulier, Araka, riche administrateur véreux issu d'une famille urartéenne influente, observait un attroupement au milieu de la foule bigarrée. Un gros marchant en habits dorés se pavanait autour de ses négociateurs. Tous les commerçants affluaient vers lui, certains étaient reçus et nombres d'autres rejetés dans une confusion totale.

L'Urartéen prit soin d'observer son client considérant la scène sur un balcon de l'autre côté de la place. Soudain un cri d'effroi retentit, tous les yeux se rivèrent sur le négociant obèse. Son regard était exorbité et ses mains boudinées essayèrent de retenir le flot de sang qui s'échappait de son cou. Puis, il s'étala de tout son long dans une mare pourpre grandissante, provocant une panique vite essoufflée. Les gardes perses arrivèrent ensuite pour constater un énième assassina, scène devenue quotidienne dans les rues de la cité millénaire.

Araka attendit le signe discret de son client puis rentra dans ses appartements. Il tapa des mains et un serviteur à tête de fouine sortit de derrière un rideau.

L'employé fit une révérence et s'en alla. Araka l'accompagna du regard avec un sourire satisfait puis rejoignit son salon particulier derrière une tenture. Tout le luxe de l'Orient était concentré dans cette pièce, des tapisseries brodées à la vaisselle d'or et d'argent en passant par les meubles en bois précieux et les divans molletonnés. Affalé dans ces fastes, un homme en habits de classe moyenne sirotait un vin renommé dans un gobelet orné de pierres précieuses.

Le riche Urartéen sursauta, surpris de voir son maître assassin : Yann Hélios, déjà de retour, sa besogne accomplie.

Araka s'exécuta avec un sourire narquois, il avait appris à apprécier les manières frustres de ce bâtard mi-grec, mi-barbare. Son champion lui rendit sa grimace en rentrant dans ses poches les deux belles bourses qui étaient posées sur la table basse ouvragée trônant au centre de la pièce.


Il était Yann Hélios le plus grand tueur à gage de l'Orient, surnommé « Le Scorpion » pour la fulgurance de ses attaques, ou « Enkidu » chez plus éduqués pour la sauvagerie de ses actions propres mais impitoyables.

Habillé comme tout citadin de la grande plaine, Yann portait toujours un turban ou un foulard pour cacher son visage d'un coup de main. La seule arme exhibée était un poignard accroché à sa ceinture. Gaillard sans être géant, ses muscles noueux animaient ses membres d'une grâce féline. Son visage avait le charme de l'architecture grecque et la dureté des traits ligures. Bien rasé, cheveux courts, ses yeux étaient d'un vert profond qui faisait de son regard une épreuve insoutenable. Sa voix douce pouvait s'emporter dans des tons graves et affirmés.

Originaire de Marseille, de l'autre côté de la Méditerranée, dans la lointaine Gaule, son gout de l'aventure l'avait mené jusqu'en Mésopotamie où il était devenu un assassin renommé œuvrant pour les intrigues babyloniennes. Yann Hélios avait aujourd'hui vingt-sept ans et voilà près de dix années qu'il avait quitté sa cité. Dès l'adolescence, il avait été initié à la piraterie et au mercenariat par ses oncles, faisant ses classes à Rome où il était devenu un guerrier redoutable. De là, il avait loué ses services en Grèce, la mère patrie, quelques temps afin de dégoter un accès pour l'Orient qu'il rêvait de parcourir. Son chemin, l'avait mené dans les steppes scythes dont il avait appris les arts équestres. Puis, il avait traversé la Mer Noire et l'Asie Mineure pour rejoindre l'armée de Phanes d'Halicarnasse qui avait lâché le Pharaon à Gaza pour passer du côté de l'Empire Perse, condamnant ainsi l'Egypte.

Cette période avait définitivement dégouté Yann de la guerre. Hormis les trahisons et les revirements, dont il n'avait cure, il avait connu les combats de razzia. Habitué aux batailles de front et aux raids d'homme à homme, il avait été révolté par les crimes odieux perpétrés sur des femmes et des enfants dont il avait été témoin en se promettant de ne jamais les commettre. Fou de rage, il avait égorgé nombre de ses collègues sans honneur et avais déserté en rejoignant une division babylonienne de retour au bercail après la bataille de Péluse. Se faisant des connaissances lors de ce périple, il s'était assuré une place confortable dans Babylone. Après avoir repris quelque temps son métier de voleur, il s'était lancé dans le meurtre, acquérant le statut de maître assassin, devenant ainsi le meilleur artisan des intrigues de la vieille ville.

En fait, l'érudition pour le meurtre de Yann Hélios était profonde, héritée de son enfance obscure. Il aurait dû vivre un début de jeunesse choyée offert à tous les minots de Marseille, comme il avait cru avant son départ pour les flots. Mais le destin lui avait volé une décennie d'enfant gâté. Repéré pour ses capacités sportives, il avait été enlevé par l'être noir, un sorcier sorti de l'âge glaciaire qui projetait de former une armée de guerriers invincibles, domptés dès leurs premiers pas aux massacres et drogués pour être soumis aux ordres et au sang. De ce calvaire, Yann s'était fait le champion choisi pour les missions les plus audacieuses, rapportant la tête des ennemis, hommes ou démons, dès l'âge de cinq ans. Il avait œuvré en Méditerranée et déjà en Orient, faisant augmenter le pouvoir de son maître à chaque crime.

Puis le divin se mêla au destin et une prière de la servante désignée pour soigner cette horde de gosses tueurs avait fait descendre la pitié d'une déesse qui avait pris Yann Hélios dans ses bras et l'avait arraché de son sort effroyable. Elle avait effacé de sa mémoire la cruauté dont il avait été nourri et l'avait rendu à sa vie et à sa cité. De douze à dix-sept ans il avait poursuivi une jeunesse équilibrée entouré de sa famille. Gamin attachant, il était admiré pour ses exploits sportifs mais, tendre voyou, il avait cambriolé tous les riches marchands de sa ville.

Ses anciens tourments ne s'étaient plus manifestés que par des songes insupportables de massacres et de combats bestiaux. Yann ne s'était jamais douté de son enlèvement et de son dénouement divin, étant persuadé d'avoir vécu cette décennie kidnappée sur les bords paradisiaques du Lacydon. A travers le souvenir de ses amis, il n'avait jamais fait le lien avec ses cauchemars jusqu'au jour où un vol avait tourné en danger pour sa vie.

Devant quatre guerriers aguerris ses anciens réflexes d'enfant tueur s'étaient réveillés, lui révélant ainsi qu'il avait les capacités meurtrières de l'assassin de ses rêves. Après un court exil dans les Alpes, où il avait ressenti l'appel de la forêt, relique d'un entraînement sadique de l'être noir, ses parents lui avaient avoué ses dix ans d'absence. Cette révélation lui avait confirmé avec effroi qu'il était l'acteur principal de ses songes de sang. Sans jamais n'avoir plus aucun souvenirs de l'être noir et de ses ordres, il s'était promis de retrouver la source abjecte qui l'avait arraché à sa famille pour en faire une machine à tuer. Don sorti de l'inconnu qu'il avait mis à profit en parcourant le monde. Chaque combat, chaque meurtre avaient fait resurgir ses anciens réflexes qu'il avait maîtrisés et aiguisés pour acquérir mille façons d'assassiner.

Mais la bonne âme de Yann Hélios était tourmentée par l'ignorance de cette enfance extorquée, assombrie de carnages incontrôlables. Son plus grand doute : avait-il fait périr des femmes et des enfants ? Actes que sa conscience lui avait toujours interdit d'accomplir, mais dans cette période de folie où sa volonté lui avait été arrachée, derrière les guerriers et les bêtes sauvages anéantis, lui revenait cette sensation ignoble de se tenir devant une gamine, deux têtes mutilées non identifiables dans les mains. Souvenir flou et figé, noyé dans l'apocalypse sanglant de ses songes. Il se voyait face à ce doux minois dans une pièce immense, tenant peut être les restes de ses sœurs à bout de bras, se torturait-il sans pouvoir répondre à ce soupçon infâme. Tous les visages qu'il avait croisés dans ses rêves avaient péri de ses mains. Pourtant, il ne se voyait pas l'agresser mais les visions infectes des tueries de Palestine, où il avait enduré le spectacle de gosses mutilés, se mélangeaient dans son âme tourmentée. Ce doute affreux accusait ses mains d'infanticide et le poids de cet acte abject dans son esprit le persécutait au point d'appréhender le regard de sa mère qui lui avait fait don de ses principes et de son étique.


Mais peu lui importait à ce moment, il était là pour affaire. Les prix des vis de Babylone avaient flambé depuis l'occupation perse et Yann friand de beuveries et de femmes était à la recherche des contrats les plus juteux.

Alors, il désigna du doigt un autre sac d'or, bien plus gros, posé plus loin sur le meuble comme une proposition.

III

Ur était une des plus anciennes cités au monde, place du plus grand sanctuaire dédié à la Lune. Face à son antiquité, Babylone faisait figure de jeune fille ambitieuse. C'est à travers les siècles qu'elle s'était développée autour de son immense acropole sacrée portant la grande ziggourat, en étalant ses rues et ses avenues en virage au sein d'un rempart circulaire. Aspect commun aux premières villes de la région, que l'on ne retrouvait pas dans les sites postérieurs aux plans urbains préétablis avec des voies droites et des enceintes rectangulaires. Seul le quartier des temples, mainte fois rénové par les soins de mille souverains mésopotamiens dont Nabonide le pieu fervent dévoué de Sin, présentait ce tracé orthonormé.


Bethani ralentit le pas au fond de cette rue crasseuse des quartiers insalubres d'Ur, plusieurs voix se rapprochaient. Une fois l'angle passé la rencontre serait inévitable. Prise de peur d'être repérée à une heure aussi tardive, ayant conscience que ses formes généreuses et sa cambrure gracieuse dissimulées sous sa robe ne tromperaient personne dans cet endroit malfamé. Alors, elle s'engouffra dans une ruelle perpendiculaire, juste à sa gauche. Après quelques pas, la jeune femme se cacha derrière un tas d'ordure sur lequel reposait un clochard ivre mort. Le groupe s'arrêta juste devant la venelle, les phrases se firent plus virulentes.


La muette du temple, tel était le surnom donné à Bethani quand on l'avait retrouvée paralysée dans son alcôve et, rendu aux rues misérables d'Harran. Bouille renfrognée, hermétique à toutes communications, elle avait erré dans cet état de villages en caravanes, protégée par le respect qu'inspiraient les fous sous le soleil d'Orient. Ses déambulations aveugles avait fini à Tayma, un immense oasis au cœur du désert dominé par les tribus arabes, siège du troisième sanctuaire dédié au divin lunaire et riche des dons de Nabonide le dévoué.

Alors, à l'aube de l'adolescence, elle avait été prise en main par Abd-Hubal, le grand prêtre du lieu. Homme vertueux, réputé grand médecin des âmes en souffrance, jouant avec les folies, il avait raccommodé son jeune esprit brisé, refermant les plaies béantes qui avaient anéanti ses joies de petite fille et jeté à terre son épanouissement. Seul ce regard vert abreuvé de sang restait accroché à ses cauchemars.

Une fois soignée, saine d'esprit, Bethani s'était plongée dans la religion. Jeune fille érudite et respectée, elle avait été promue très tôt au rang de prêtresse. Le grand prêtre qui la portait en affection, lui avait confié l'éducation de sa dernière fille, Bahia, qu'il s'était promis de voir grande prêtresse.

Déjà douze fois père, Abd-Hubal était trop vieux pour assumer une autorité paternelle après la disparition de sa femme. Il élevait sa dernière avec les yeux de grand-père depuis qu'il avait failli la perdre dans les troubles de la région il y a quelques années.

Trop jeune pour porter le poids de ses malheurs, Bahia bénéficiait pourtant de l'attention soyeuse portée aux enfants éprouvés. soin qui, ajouté à son caractère déjà bien trempé, faisait d'elle un tyran secouant le temple sous son autorité capricieuse et approuvée par les yeux amusés et attendris de son vieux papa.

Seule Bethani, qui s'était occupée d'elle depuis sa naissance, savait traduire, derrière son tempérament exécrable, sa sensibilité à fleur de peau et sa grande bonté pressentie par son père. Maintenant âgé de sept ans, Bahia faisait son pèlerinage à Ur sous la tutelle de Bethani qui était devenue une belle femme de vingt-deux printemps très à cheval sur l'avenir de sa protégée. Pendant trois jours elles avaient prié et s'étaient recueillies au pied de la ziggourat où siégeait le plus grand sanctuaire dédié au dieu lune ici-bas. Elles étaient venues en hôtes privilégiées de l'éminent Sin-Iluna, grand prêtre de l'établissement. La jeune prêtresse avait ri des critiques amères mais au combien constructives envers la vétusté du temple et de sa liturgie, lancées par cet enfant prodige qui ne ratait jamais l'occasion de pester.


Mais aujourd'hui tout était allé de travers. Le grand prêtre était parti avant l'aube sans la prévenir, amenant Bahia avec lui vers une improbable initiation. Sans plus d'information, elle en avait été avertie par le chancelier, un être sournois récemment délégué d'Harran. Toute la journée l'inquiétude avait grandi, alimentée par les arguments insensés qui voulaient justifier cette absence aberrante.

Puis, Bethani avait vu avec étonnement, comme la moitié du personnel, débarquer à l'improviste le grand prêtre d'Harran en personne avec ses deux acolytes. Vision démente, elle avait cru reconnaitre de loin les trois suppliciés de son cauchemar. Par quel miracle aberrant avaient-ils pu retrouver leurs visages et leurs vies. La jeune femme fut prise de doutes mais la démarche bancale du grand prêtre trahissait les tortures dont elle avait été témoin.

C'est tourmentée par ces pensées que la jeune femme avait reçu un message falsifié de Sin-Iluna, le grand officiant d'Ur, son hôte, lui sommant de venir chercher Bahia à une adresse peu recommandée. Elle était partie sans réfléchir pour l'endroit indiqué, dissimulée dans un froc épais. C'est ainsi que la prêtresse s'était retrouvée, la nuit tombée sur cette journée absurde, à déambuler dans cette portion vétuste de la ville.

Planquée derrière son tas d'immondices, Bethani aperçut à travers quelques cagettes, trois hommes sapés comme des honnêtes citoyens gueulant des reproches inaudibles à un quatrième vêtu à la mode nomade des entours. Dos à la ruelle, ce dernier restait impassible devant ces menaces virulentes devenant gestes. Puis, il prit la parole, fit quelques pas sur le côté en s'amusant d'eux avec des mouvements insultants et les fit tourner ainsi jusqu'à trouver une position parfaite.

Quand le bédouin montra son visage à la venelle, son regard perça le cerveau de Bethani comme une foudre verdoyante. C'était l'enfant démon hirsute de ses cauchemars, sa vision rouvrit les portes de sa damnation. Les années l'avaient rendu encore plus terrible, elle n'avait aucun doute sur ses yeux et comprit le but de sa danse subtile quand l'acte était déjà terminé.

Un éclat métallique avait surgi en arc de cercle, produit par un poignard tenu dans la main droite de l'assassin, égorgeant les trois citadins et leurs reproches. Un deuxième reflet jaillit de gauche et finit le premier homme d'un violent coup sous le menton tandis que le retour de la lame dextre faisait de même avec le dernier. Celui du milieu fut achevé sans nécessité, tombant à genou, les deux mêmes armes enfoncées dans le crâne. Devant ce déjà-vu macabre, la jeune prêtresse se figea d'effroi.

Une fois les trois pauvres bougres à terre, l'assassin essuya ses dagues, regardant à droite puis à gauche à la façon d'un fauve traqué, le visage fendu par un sourire de satisfaction. Puis il camoufla son visage dans un turban noir et s'avança intrigué le nez en avant vers le vieillard ivre étalé par terre. Quand soudain un bruit dans la rue le fit déguerpir.

Bethani, derrière les vieilles caisses entassées, se sentit succomber par une brume émeraude, redevenant la muette du temple coincée dans son alcôve, son esprit semblait se fissurer et regagner son ancienne folie. Une volonté immense l'empêcha de vaciller et d'un spasme violent qui lui souleva le cœur, elle se libéra de sa position recroquevillée. S'étalant au sol en brisant cette étreinte, elle vomit ses tripes dans la poussière. Se relevant tant bien que mal, s'arrangeant comme elle put, elle enjamba les trois cadavres, évitant la colère stoppée net dans l'étonnement qui vibrait encore au sein de leurs paupières ouvertes.

Quel enfer pouvait engendrer un avatar aussi ignoble ? Peu lui importait les intrigues des dieux et des hommes qui avaient donné rendez-vous ce soir à tous les démons de ses cauchemars, elle devait retrouver Bahia quitte à tomber sur l'être noir en personne. Frissonnante elle s'assura de la tranquillité de la rue et accéléra le pas en titubant contre les murs.

Arrivée à l'adresse indiquée, la jeune femme frappa hâtivement de ses poings tremblants. La porte grinça en s'ouvrant, un homme petit de taille et assez obèse la fit rentrer sans mots. Ses cheveux crépus ainsi que sa barbe cerclaient un visage mat en marge de la débilité, ses petits yeux ronds, ne renfermant pas plus d'éclats, dégageaient une cruauté innée. Il s'essuyait en maronnant une soupe renversée sur ses habits sombres et déjà sales puis s'empressa de refermer la porte. Bethani n'avait pas encore compris le piège tendu qu'elle lui demanda sans salut.

L'homme qui venait de parler était assis à une table encombrée de bouteilles et de verres, seul meuble de la salle. Il était en compagnie de deux individus de la même allure que le benêt souillé. Lui, était habillé comme un riche marchand, ses onéreuses parures et sa toilette soignée contrastaient avec le décor. Assez gaillard, ses gestes et sa mode étaient mésopotamiennes mais ses traits semblaient urartéens , sur son visage inquiet reposaient des yeux calculateurs hypocrites.

Le regard salasse des deux autres fut une véritable torture pour Bethani qui était restée muette devant cette attablée. L'un trapu d'allure cubique portait de nombreuses cicatrices sur le visage, l'autre grand et massif brillait de boucles et colliers qui dénotaient la hiérarchie. Tous deux étaient armés de poignards guti, ces peuples du Zagros qualifiés de barbares. Leur attitude crâne trahissait l'intelligence qui manquait au premier toujours en train d'essuyer sa soupe avec un chiffon pourri.

La pièce exigüe, éclairée par un chandelier au plafond, comptait une porte sur le mur opposé à l'entrée et derrière eux, une grande ouverture fermée par des rideaux qui devait être les cuisines. Une fenêtre, dissimulée aux regards de la rue par des volets, se trouvait à proximité de l'accès. Le mur de droite était aveugle.

Bloquant un regard langoureux sur elle, son visage s'enflamma quand il se posa sur l'idiot en train de se battre avec sa potée.

Bethani comprit qu'elle était victime d'un rapt perpétré par ce riche marchand, qu'elle connaissait, aidé de ces trois montagnards inconnus. C'était Ménua, il faisait partie d'une famille prospère installée à Ur depuis les déportations assyriennes et très généreuse envers le temple. Elle l'avait déjà vu lors de ses précédents pèlerinages et bien qu'il avait affiché son attirance pour elle, la prêtresse le croyait pieux. Sans échanger un mot, en suivant l'abruti vers la porte du fond et malgré les menaces de désirs pesantes des autres, elle lança à l'Urartéen un regard de dégout et de colère qui lui fit détourner les yeux.

La porte fermée à clef s'ouvrit sur une petite pièce sans autre accès, éclairée par une bougie. Au sol, gisait une chaise, un matelas de paille en désordre et un bol de soupe renversé. C'est avec un grand soulagement que Bethani vit la petite Bahia debout vexée au centre de la pièce. Les bras croisés, elle ne tourna la tête qu'une fois la porte refermée et verrouillée.

La jeune prêtresse la rapprocha délicatement, ravie de retrouver intact le petit caractère mature de sa protégée. Ils ne l'avaient pas touchée.

Masquant au mieux son ignorance de la situation, la prêtresse posa ses mains avec souplesse sur les épaules de l'enfant malgré tout éprouvée et lui répondit.

Elle connaissait bien cette histoire, quand Bahia avait cinq ans, elle fut envoyée chez sa tante près de Gaza en Palestine, mais Cambyse l'empereur perse maître des lieux avait envoyé sans prévenir ses troupes de pilleurs ravager la région pour assurer sa conquête de l'Egypte. Tous les hommes de son village furent massacrés mais les femmes et les enfants de toute la campagne environnante s'étaient planqués dans sa grange. La petite fille qui n'écoutait jamais rien se retrouva coincée entre le bâtiment et les razzieurs accompagnés du traite qui les guidait. Elle avait été témoin du massacre de cette troupe de mécréants qui selon elle, fut perpétré par l'ange du dieu lune pour la sauver. Les survivants du territoire conclurent que les malfrats s'étaient entre tués avant d'atteindre leurs familles. Bethani qui n'avait pas le cœur à la contredire et qui sentait son extrême fatigue, dit simplement.

Betahni arrangea la paille en vrac et posa sa robe dessus puis allongea délicatement la jeune enfant épuisée qui s'endormit sans rechigner d'un sommeil agité. La prêtresse resta assise auprès d'elle, méditant sur cette journée absurde où toute sa logique semblait bafouée. Que voulaient ces scélérats et où était passé Sin-Iluna, le grand prêtre d'Ur qui était garant de leur sécurité ? Son temple était devenu un repère de vermines. Et comble de l'horreur, il y avait le retour des prêtres d'Harran qu'elle avait vus morts. C'étaient eux, elle en était sûre maintenant, le retour du démon aux yeux verts le confirmait. Il ne manquait que l'être noir pour compléter ce tableau macabre resurgi de son enfance. Alors, elle réalisa que ce théâtre sanglant s'était passé dans le temple d'Harran, ce décors, ces lumières ne pouvaient que se trouver en son sein. Tout ça lui était sorti de l'esprit mais elle en était maintenant persuadée.

Mais qu'importe tout cela, Bahia était vivante et intact, il fallait se sortir de là. Bethani ne fit aucun rapprochement avec cet ange gardien sorti de l'imagination de la petite fille. Elle s'avança vers la porte où la conversation par l'effet de l'alcool était, sinon plus claire, tout au moins audible.

Le Guti avait raison, Ménua était issu d'une riche famille originaire d'Urartu sur le plateau arménien, installée depuis trois générations en Mésopotamie. Tout comme les Guti venus du Zagros, ils furent pris dans le mélange ancestral qu'engendraient les conflits et les déportations récurrentes de cette région du monde. Les deux autres étaient de vrais montagnards, nés sur les cimes et descendus depuis peu.

Le chef guti reprit son ton diplomate pour s'adresser à Ménua en se rapprochant.

L'Urartéen s'empourpra, derrière son style mondain son visage était impressionnant sous l'effet de la colère.

Le Guti se leva, le visage dénué d'expressions et se dirigea vers le rideau avec la carafe à la main. Son chef, après l'avoir suivi du regard, reprit à son interlocuteur peu impressionné par ces démonstrations d'autorité.

Et il éclata d'un rire sonore qui fit vibrer la pièce.

Ménua, l'Urartéen se leva outré, faisant rigoler de plus belle le chef guti prenant la cruche enfin pleine pour resservir les verres. Fou de rage le riche marchand se dirigea vers la fenêtre. Il maudit sa malchance, si seulement ces trois brutes étaient venues la semaine prochaine pour réclamer l'argent qu'il leurs devait. Il se serait débrouillé tout seul pour enlever les filles et serait déjà loin avec la rançon.

Ur était devenue bien trop dangereuse pour lui, ses dettes avaient largement dépassé le prix de sa tête et ses créanciers étaient nombreux. Mais, il devait plus que de l'argent à certains personnages sinistres et notamment au grand prêtre d'Harran qui lui avait demandé l'enlèvement de Bahia pour accomplir un rite lugubre. Il avait fait venir Bethani pour s'occuper de cette gamine insupportable qu'il savait condamnée et lever la suspicion dans le temple. Pris entre le démon et la damnation il s'était abaissé à cette besogne peu flatteuse d'enlever une enfant. C'était son dernier coup avant la fuite lointaine qu'il s'était programmé. Le riche marchand espérait que la distance effacerait de sa conscience la perdition de ces deux âmes brillantes. Ce travail infecte qui devait être discret et effectué seul, les Guti avaient exigé de le faire avec lui pour être sur d'avoir leur remboursement. Il était obligé d'œuvrer avec eux et de supporter l'humour charrié et dépravé de leur chef. Son esprit perspicace apprécia que ces montagnards soient les premiers à lui être tombés dessus. Ils étaient réputés pour hurler des énormités mais taire certaine chose. Après ça, il devait partir avec un butin bien allégé mais libre et laissant derrière lui ses dettes et les couteaux qui se bousculaient à sa gorge. Il se contenta d'une insulte sur ses blagues débiles, accompagnée d'un geste de dédain.

Soudain, un bruit de charriot retentit dans la rue.

Le chef brigand se leva et se mit à crier en poussant le Guti encore assis sur sa chaise.

Bethani s'était déjà reculée de la porte quand elle entendit le verre s'éclater derrière le mur, le Guti aux yeux mous l'avait esquivé sans rien dire. Elle était écœurée, ce marchand véreux les avait enlevés pour éponger ses dettes de jeux. Elle prit peur et se demanda vers quel destin les amenaient ces truands et qui était prêt à payer une rançon pour elles. Le grand prêtre d'Harran surement ou l'être noir, elle trembla de tout son corps à cette idée. Reprenant son courage, elle s'approcha de Bahia qui dormait profondément, à pêne dérangée par le bruit pour la prendre dans ses bras et la préparer doucement au départ. Et la porte s'ouvrit.

IV

La nuit avait éteint depuis des heures les activités honnêtes d'Ur la sacrée tandis que la pègre s'éveillait dans ses quartiers pauvres et insalubres, logés derrière le port nord. Au cœur de ces taudis, sur une place toujours plus remplie la nuit que le jour, véritable sénat du crime, siégeait l'auberge du « Quart de Lune ».

Yann Hélios y avait pris une chambre depuis son arrivée de Babylone il y a trois jours, attablé dans un coin discret de la grande salle, il salua ses deux amis d'enfance qu'il avait retrouvés ici. Des Phéniciens de Marseille qui devaient préparer cette nuit leur départ pour les Indes lointaines. Ils s'étaient saoulés ensemble la veille en se remémorant leurs premières conneries jusqu'aux larcins moins innocents. Yann s'était toujours attaché à être respecté par toutes les communautés de sa ville et dans tous les pays qu'il avait traversés. Son oncle avait raison, il n'y avait pas au monde un endroit où un Marseillais ne s'était invité.

Yann finit son verre seul. Il avait été bien accueilli par le milieu d'Ur et jouissait d'un grand respect dans les bas-fonds de la ville. Araka, cette vieille crapule babylonienne devait être plus puissant ici qu'il ne voulait le dire. Comme tant d'autre son ambition cachée connue de tous était le trône de Babylone. Yann, lui, se moquait de tout cela, il prenait ses contrats car ils étaient les mieux payés et appréciait le sens de l'honneur de l'Urartéen mais peu lui importait ses visées.

L'assassin s'était déjà acquitté d'un meurtre et la nouvelle de la mort du vieux collectionneur perse, nouveau propriétaire du musée d'Ennigaldi-Nanna, la fille de Nabonide, avait résonné toute la journée. Une vieille statue sumérienne avait cédé sur son socle et s'était écrasée sur le pauvre homme. Un travail remarquable, le maître assassin avait dû résister grandement pour ne pas voler une merveille renfermée dans cette villa, ce qui aurait compromis la véracité du drame.

Mais ce soir Yann devait finir sa tâche. Il avait préparé ce quadruple assassina pendant deux jours, repérant hommes et bâtiments avec l'aide des espions de l'interlocuteur d'Araka. Il avait déjà tué plus de personnes en un coup et dans des conditions moins simples mais il ne laissait rien au hasard. Leurs visages bien en tête, il prit le temps de reprendre un verre en attendant l'heure de leur réunion mensuelle, leur dernière. Tout en le sirotant, il remarqua trois hommes assis plus loin qui le regardaient d'une façon qui ne lui plaisait guère. Il les avait déjà vus mais impossible de se rappeler où. Après tout, il les oublia, s'ils voulaient lui parler, ils n'avaient qu'à venir.

Avant de partir et d'atteindre une concentration totale Yann Hélios se permit un moment d'oubli, alors ses amis phéniciens lui rappelèrent son mal du pays et ce vin de trop le ramena à ses tourments. Tuer, voilà toute son œuvre, il en avait fait son métier, c'était devenu un reflex. Peu enclin aux négociations et aux arrangements, il réglait le moindre souci à coup de canif, égorgeant toutes contrariétés. Mais, la crainte qu'il lisait plus que le respect dans le regard des gens, lui devenait insupportable. L'âge commençait à le faire devenir plus sage et le poids des centaines de veuves et d'orphelins qu'il avait laissé derrière lui, mélangé à son doute dévorant, se faisait de plus en plus lourd sur sa conscience. Ces deux années à se pavaner dans le luxe avaient fini par l'équerrer. Au fond de lui, il voulait se racheter de cette vie vouée à la damnation, implorant ses mains de ne pas avoir commis l'irréparable. Pourtant, ses engagements étaient toujours tenus et comme ce gage lui rapportait plusieurs mois de fêtes, pourquoi s'en priver, se dit-il en chassant tout cela de son esprit et finissant son verre. La vie était douce pour lui à Babylone tout de même et la retraite des assassins n'existait pas ici, encore moins la reconversion. Quitter le métier, c'était disparaitre d'une manière ou d'une autre, alors autant reporter ce départ, qu'il languissait pourtant tout en l'appréhendant, à des temps plus dur. Après s'être arrêté au comptoir pour régler, il sortit de l'auberge.

Passé l'agitation de la place, Yann Hélios déambula dans des ruelles crasseuses et nauséabondes pour faire le vide et se concentrer sur ses exécutions. Tout en préparant ses muscles et ses nerfs à des gestes vifs et des réflexes meurtriers, il prit soin de faire un détour pour n'éveiller aucun soupçon. Près de l'endroit où il comptait poursuivre son itinéraire par les toits, une voix retentit derrière lui. Les trois hommes de l'auberge l'avaient suivi, il les reconnaissait, c'étaient des contrebandiers de Kish, un cousin et deux frères.

Avant d'être assassin, Yann avait opéré quelques escroqueries avec une équipe de Babylone, et cette famille avait été victime de l'une d'elle. Malheureusement, un de ses associés avait été obligé de tuer un des frères et les cousins venaient s'acquitter de cette dette de sang. Des pourparlers auraient été vains, les esprits étaient trop échaudés, dire qu'il n'y était pour rien, c'était trahir les siens. On ne renie pas le poignard qui a tué un ennemi.

Alors, bien qu'il répugnait de plus en plus à tuer hors contrat, l'épreuve était trop compliquée et ses réflexes étaient bien affutés, Yann Hélios « Le Scorpion » choisit la facilité. Son visage se fendit d'un sourire moqueur et ses yeux se mirent à briller de haine, les trois bougres étaient condamnés. Ils furent exécutés au milieu d'une injure.

Après avoir lavé et rangé ses armes, l'assassin de Babylone jeta un rapide coup d'œil pour s'assurer des entours. Il ne vit qu'un clochard ivre dans une ruelle, ce sac à puces sentait le parfum de prêtresse avec lequel il avait dû s'empéguer. Puis il déguerpit au premier son lointain, prenant l'ascension des toits, les trois cadavres derrière lui.

Contrarié par cet épisode, Yann sauta de terrasses en toitures à une vitesse qui frisait l'imprudence. Comme pour rattraper cet interlude sanglant et gratuit avant qu'il ne réveille ses tourments de conscience, il fendit la nuit étoilée et assombrie par la nouvelle lune pour demeurer un prédateur enivré par sa proie, pressé d'en finir avec ce contrat et de regagner la confortable débauche de Babylone.

Arrivé sur le toit du rendez-vous, le meurtrier s'introduit sans bruits dans les combles d'où il pouvait dominer la table des quatre condamnés par une trappe. De cette planque, dénichée deux nuits avant, lors de ses préparations précautionneuses, Yann Hélios prit le temps de repérer ses victimes. Les quatre hommes semblaient à peine attablés, qu'un désaccord éclata. Le grand bourgeois, au regard froid et aux traits urartéens, pris à partie, s'adressa aux autres pour les calmer.

Yann Hélios était fou de rage, il reconnut, Didoba le gros marchand, Sarsadar l'Urartéen et Evil-Shima le notable véreux mésopotamien mais il manquait Ménua à son carnage dû, remplacé par ce bouffon en habit doré. Le fait d'envoyer une âme aux dieux sans bourse délier, l'énerva jusqu'à la migraine en pensant à la course de plus à effectuer pour s'acquitter de la totalité de son engagement. Il choisit l'action aux cogitations agaçantes.

Yann sauta du haut de ça trappe et atterrit au sol sans bruits. Les convives étant installés aux quatre côtés du meuble, seul le remplaçant et le notable le virent atterrir comme une ombre aux yeux menaçants. Les deux autres ne s'étaient pas encore retournés que l'assassin de Babylone enchaîna d'un bond fulgurant vers le centre de la table en assenant un coup imperceptible et mortel à la nuque de l'Urartéen assis à côté d'Evil-Shima. Ce dernier périt le nez dans le cerveau, enfoncé par un coup de pied surgi de Yann Hélios finissant sa réception. S'accroupissant et s'emparant du couteau qui saillait dessous les habits du notable mortellement défiguré, l'assassin lança l'arme dans le cœur du substitut, faisant taire l'alerte dans sa bouche entrouverte. Continuant sa rotation quand la tête du premier exécuté s'aplatit sur la nappe, il finit son demi-tour en portant un coup violant de la main qui frôla le cou engraissé de sa dernière victime encore ébahie par la rapidité et le silence du drame qui venait d'emporter ses trois associés.

Le marchand obèse voulut crier mais sa voix était brisée et son hurlement sortit par les multiples vaisseaux qui marbrèrent ses yeux horrifiés devant son agresseur immobile sur la table. Il s'étala de façon comique et pitoyable en sortant de son fauteuil pour s'enfuir vers l'escalier qui descendait à une porte derrière laquelle se trouvaient les deux lieutenants chargés de la garde de ces réunions. Se relevant temps bien que mal, ses chairs grasses tremblantes, Yann Hélios marchant doucement à ses trousses, le gros Mésopotamien toujours aphone atteignit le haut des marches.

C'est alors que le tueur à gage le poussa d'un simple coup de main, profitant de sa lourde masse tombante pour lui rompre les cervicales en lui maintenant la tête tout en la faisant pivoter brusquement. Les os cassèrent comme du bois mort puis son corps tomba dans une roulade grotesque et bruyante.

Ensuite, le meurtrier s'assura du décès des trois autres et se retint de charcuter celui qui était en lieu et place du quatrième thème de son contrat. Il entendait appeler derrière la porte quand il commença à camoufler son quadruple meurtre pour qu'il dépeigne un conflit au dénouement dramatique. Il connaissait bien les méthodes et les critères minutieux des enquêteurs mésopotamiens. Les sentinelles commençaient à défoncer la porte une fois le dernier détail réglé.

L'assassin pensa à Mènua le bâtard manquant qui rallongeait son travail quand avant de partir, lui vint l'idée de prendre le couteau de son remplaçant pour faire de ce dernier l'exécuteur de son patron. Le manche du poignard était orné de trois petites pierres, Yann en délogea une et la mit dans une poche de sa victime qui ne manquerait pas d'être fouillée par les flics. Après cela, il reprit rapidement le chemin des toitures quand la porte du bas céda. Où qu'il se trouve, Ménua devait périr ce soir de la dague de son homme de main. Yann Hélios prit la direction de sa riche demeure.

V

Le couvercle de la caisse s'ouvrit d'un grincement sinistre en laissant échapper une odeur de moisissure poussiéreuse. Plus grande qu'un homme, posée droite près de l'entrée de la pièce, la malle était remplie de ténèbres et ne laissait dépasser de son contenu qu'un museau ignoble de statue démoniaque.

Lança Dajlad, le grand prêtre d'Harran, masqué d'un regard haineux accroché à des traits crispés, contrastant avec les yeux sereins et le visage érudit de ses célébrations publiques.

Le sage auquel il s'adressait, était ficelé comme un saucisson sur un fauteuil et bâillonné avec un chiffon salle dans la bouche. Enlevé, séparé de Bahia puis séquestré, il gardait pourtant une attitude fière et un regard droit. Ils se trouvaient dans la bibliothèque du temple d'Eridu, grande salle aménagée de nombreuses étagères remplis de tablettes cunéiformes anciennes.

Une table, prenant presque toute la largeur de la pièce, était installée à l'entrée. Dajlad y était appuyé entre la caisse et son prisonnier. En face de lui, assis dos au mur, le propriétaire des lieux : Enki-Bâni, grand prêtre d'Eridu. Celui-ci écrivait sur un carré d'argile fraiche avec un roseau au milieu de nombreux objets qui encombraient le meuble. Son teint était pale, sa bouche pendante et ses yeux luisaient la mort. Il était meurtri, un poignard enfoncé dans le cœur et pourtant il s'acquittait de signes savants et d'une présentation soignée.

Tout trois étaient en habit de grands prêtres, il n'y avait personne d'autres dans la grande pièce hormis la sculpture inquiétante enfermée dans l'ombre. L'allure du maître d'Ur, ressemblant à une sculpture sumérienne, contrastait avec la maigreur de son égal dans Eridu. Le grand prêtre d'Harran à la posture estropiée reprit son monologue, couvrant le calme de cette scène irréelle en s'adressant à son confrère scribe.

Il stoppa net son délire en une grimace déviante les doigts serrés sur la table.

Sin-Iluna, grand prêtre d'Ur, resta de marbre devant tant de blasphèmes mettant à bas sa science mais lui expliquant tant de mystères. Il essayait de cerner son confrère hanté par la folie de Slobod Gorum, l'être noir. Il connaissait ce nom pour l'avoir lu sur une ancienne tablette au plus profond des archives de son temple. Dans une écriture oubliée, il représentait la face obscure de la Lune. Le maître d'Ur réalisait qu'il était prisonnier de la puissante sorcellerie de cet être maléfique. Une fois Bahia dans l'antre, le mal tiendrait les forces orientales de l'astre lunaire, Tayma, Harran et Ur, au sein de la maison du maître de l'eau. L'humanité connaitrait alors un déluge de sang. Ses pensées furent interrompues par la reprise de l'élocution insensée du grand prêtre d'Harran qui s'adressa à lui.

Il s'approcha de la grande caisse, sortant un petit sac de dessous sa robe, il l'ouvrit et jeta son contenu sur le museau immobile qui dépassait. Une poudre scintillante coula sur le groin et la brillance des cristaux devint chair, les ténèbres se mirent à bouger, dévoilant l'horreur du sarcophage. Un loup-garou haut de deux mètres s'avança. Non de pierre, son poil était ras et d'un noir luisant, ses babines retroussées de haine laissaient apparaitre des crocs acérés et bavant, son corps était massif et nerveux et ses membres puissants tremblaient à l'appel du sang. Une formidable machine à massacrer dont les yeux traduisaient un état de somnolence.

Le monstre s'immobilisa devant Djalad d'Harran. Le grand prêtre d'Ur s'enfonça dans son fauteuil le visage gagné par l'angoisse, il avait entendu parler de telles créatures dans les forêts du nord mais en sentir une de si près, le terrifia. Le cadavre du grand prêtre d'Eridu, imperturbable, changea de tablette.

Le grand prêtre d'Harran frotta un morceau d'habit de Bahia, procuré sournoisement, sur l'épaule de l'homme-loup et dit.

puis, faisant de même de l'autre côté avec un vêtement de Ménua il prononça.

Le monstre renifla ses épaules et ouvrit sa gueule sans pousser un hurlement. Djalad alla ouvrir la porte et ordonna.

Le regard du loup-garou s'embrassa de fureur, ses muscles se tendirent, il huma l'air pour renifler la piste et disparut d'un bond par l'encadrement de la porte sans émettre le moindre son.

Il termina sur une grimace tordue, puis referma l'entrée une fois le monstre disparu.

Dehors, la Lune presque à son zénith trônait sur une nuit d'encre percée de quelques étoiles discrètes.

VI

Arrivé chez Menua, Yann Hélios s'introduisit par les étages supérieurs comme à son habitude. La demeure était une vielle bâtisse isolée dans un jardin situé près de la porte ouest de la ville. Bien entretenue et décorée luxueusement, la salle centrale de l'étage était meublée de divans et de tables basses. Trois chambres fermées donnaient sur ce salon et le rez-de-chaussée était accessible par un escalier. L'assassin enragé, à la limite de la prudence, prit à peine le temps d'inspecter les lieux. Il sentit la présence d'un enfant ou deux derrières une porte, il n'aimait pas ça, tant pis il fallait faire vite.

Il descendit la première volée de marches et stoppa en haut de la deuxième qui donnait sur la pièce principale d'où résonnait une conversation. Menua n'était pas seul, Yann repéra distinctement quatre autres personnes, un Mésopotamien qui s'adressait violemment au propriétaire et trois autres en retrait, des Guti semblait-il, ce que confirmait une épée montagnarde posée contre le mur en vue. Le sens de la confrontation ne faisait aucun doute, à force de gratter à de nombreux râteliers ce sale escroc était rattrapé de tous côtés.

Tous ces facteurs en tête, l'assassin se précipita vers l'arme en un saut félin, la saisit et s'avança de deux pas avant d'être repéré. Trop tard pour les convives, il leva le glaive sur le premier venu, c'était le Guti benêt souillé de soupe se retournant. Il fut pourfendu de bas en haut et la lame replongea instantanément vers le chef barbare encore surpris.

Quand soudain, la porte d'entrée près d'eux explosa, effet dévastateur de l'attaque du loup-garou ayant trouvé sa proie. La bête n'avait pas stoppé sa course depuis Eridu et fonçait maintenant sur sa victime au mépris de cet insignifiant obstacle de bois et de tout ce qui se trouvait entre lui et son but. L'attaque dévia le coup de l'assassin en défonçant les deux montagnards et l'Irakien dans un vacarme d'os, de chairs et de bois brisés. Cet assaut subit et destructeur aurait eu raison de Menua si Yann Hélios n'était pas au milieu, esquivant cette puissance destructrice en lui portant une botte d'un reflex fulgurant.

L'Urartéen en profita pour s'enfuir. Le monstre, déstabilisé par cet être humain vif et piquant, choisit son instinct de loup dominant et attaqua cet adversaire gênant. Deux prédateurs impitoyables pour un seul gibier, des tueurs nés si différents et pourtant forgés de la même main sans que l'un et l'autre n'en soient conscients.

Alors, commença un affrontement d'une sauvagerie primitive aux mouvements imperceptibles pour l'œil humain empâté de civilisation. Yann Hélios prit vite conscience de la lenteur des coups du monstre qui portait la mort et cherchait le corps à corps pour broyer. L'assassin dut lâcher l'épée et prendre son poignard. Alors, il se surprit à anticiper toutes les actions et les feintes de son adversaire et sa forte odeur d'homme et d'animaux lui semblait familière. Le combat terrible se poursuivit sur les débris de l'hécatombe, en roulés-boulés et coups brutaux ratés où Yann faisait mouche à chaque frappe. Sans un cri, les bruits de lutte furent d'une violence insupportable.

L'homme-loup se voyant repoussé reprit sa mission première et s'échappa où Menua avait disparu. Le meurtrier laissa faire, il n'avait jamais vu une créature pareille, pourtant, loin de ressentir de la peur, il paraissait la connaitre intimement. Il avait déjà combattu et tué des êtres semblables, il en était persuadé. Encore un déjà-vu sordide, relique de sa jeunesse volée et insensée, qui lui évitait encore une issue fatale.

Le monstre se précipita vers la porte où s'était enfuit l'Urartéen et fit halte, gêné, il recula se frottant le museau. Puis, humant l'air il repéra une autre odeur et sortit par où il était venu. Yann Hélios attendit qu'il s'éloigne, récupéra l'épée et s'approcha de la fameuse porte. C'était les cuisines et l'air empestait l'ail, Menua le petit malin s'en était imprégné pour brouiller les pistes. Mais pour le maître assassin, il était repérable sur des kilomètres avec cette odeur.

Le meurtrier passa par l'accès de service, laissant le carnage derrière lui et traversa le jardin jusqu'au portail d'entrée. Il le trouva ouvert et le chariot de l'Urartéen n'était plus là. Les rues avant d'atteindre la sortie de la ville étaient étroites, il pouvait le rattraper en courant, guidé par l'odeur forte de la liliacée.

A peine sa course entamée qu'un cri de femme terrifiée retentit de la maison. Yann se retourna dans sa direction, les hurlements venaient de l'intérieur mais il vit une petite fille sortir de derrière et courir vers lui. Dans quel bordel était-il encore tombé ? Il alla prudemment à l'encontre de la gamine. Elle avait atteint le centre de la cour quand brusquement, le loup-garou surgit de l'ombre s'en empara, l'enfant poussa un cri étouffé et tendit la main vers Yann Hélios médusé.

Lui seul pouvait la sauver, Menua ce sombre bâtard pouvait attendre, son odeur d'ail le condamné. Il se lança dans une poursuite aveugle, sautant maints obstacles pour finir d'un bond sur le dos du monstre en le lacérant de coups de couteau. La créature en se débattant lâcha la fille.

Yann sauta à terre et tira son épée pour un combat à distance dont l'issue cette fois serait mortelle. L'assassin assénait des bottes fatales vers le bas à chaque esquive, mais la bête resta toujours vaillante. Changeant de tactique, le marseillais attaqua plus haut, lui trancha l'épaule et d'une impulsion du pied l'envoya rouler dans un ravin tout proche. L'homme-loup blessé à l'omoplate, meurtri de nombreuses plaies au ventre et aux pattes dévala jusqu'au bas de la pente.

Yann Hélios prit la petite dans ses bras et courut de toutes ses forces. La monstruosité sortit vite de son trou et se trouva rapidement à ses basques. Prenant la mesure du danger, il s'adressa pour la première fois à l'enfant en ces termes.

Passant près d'un arbre il l'envoya derrière et bifurqua dans l'espoir d'être suivi.

Horreur, Le loup-garou fonça sur la gamine qui atterrissait sans mal, c'était une de ses proies. Le meurtrier fit demi-tour, se précipita et sans freiner, frappa la nuque de l'homme-bête qui s'abaissait. La lame entama les cervicales sans les sectionner et trancha sévèrement le côté du cou. L'entité riposta sans surprise, laissant au bretteur une ouverture pour une taille basse qui toucha durement les pattes inférieures, faisant affaisser le loup-garou sur ses genoux. Ne lui laissant aucun temps de riposte, il enchaina trois moulinés violents pour enfin le décapiter.

Yann Hélios montra son trophée sanglant au ciel d'encre, conscient d'avoir vaincu un adversaire à sa taille et d'avoir perdu de son invincibilité. Reprenant peu à peu le sens des réalités, il jeta son fardeau grimaçant et s'approcha de la fille qui eut le bon reflex de rester face contre terre, s'épargnant ainsi ce traumatisme sanglant.

Yann l'appela doucement avec une tendre caresse.

Bahia se releva et ouvrit ses petits yeux noirs, soulagée elle se jeta dans les bras de l'assassin maculé de sang, blottissant son petit corps tremblant contre sa poitrine.

Le meurtrier souillé de multiple crimes resta stupéfié. Jamais il n'avait vécu pareille situation. Il prit néanmoins la peine de scruter les environs, rien ne bougeait. Il avait du mal à réaliser que cette tuerie effroyable s'était déroulée dans un silence contre nature. N'ayant pas la force de contredire l'enfant dans ses paroles insensées, il se mit à sa hauteur, décolla délicatement sa tête de son épaule en essuyant les quelques taches qu'elle y avait récoltées pour lui parler droit dans les yeux. Il improvisa quelque peu maladroitement.

L'air ahuri et honteux de sa réponse brutale, il essuya le chagrin et la peur qui coulaient sur les douces joues de l'enfant pour la réconforter. Il finit par prendre un sourire jovial et la questionna avec plus de tact.

La réponse de l'enfant fut positive mais sans conviction. Le tueur né se releva, se débarrassa de ses habits souillés, se lava le corps comme il le put et remit son foulard sur le visage. Puis, il prit soigneusement Bahia dans les bras, la laissant assécher ses larmes sur son épaule, et ils suivirent la direction du grand sanctuaire par un dédale de ruelles.

Yann fit beaucoup de détours pour éviter les endroits fréquentés, il ne se sentait pas d'égorger quelques loubards déviants. Arrivés à mi-parcours, ils furent contraint de se cacher dans des écuries pour éviter une troupe de gardes. Planqués dans un box près de l'entrée, ils attendirent que le danger s'éclipse.

Une fois le groupe éloigné, Bahia manifesta son envie de faire pipi. Le chasseur de primes n'eut pas le temps de résoudre ce problème que le veilleur de nuit rentrait par une porte de service. La réputation de balance du bougre l'avait suivi jusqu'à Babylone, un crétin pareil serait capable de rattraper la patrouille pour cafarder, il devait l'éliminer.

Irrité par tant de futilité, Yann se frotta les yeux pour réfléchir et cacher son agacement. Il lâcha enfin en chuchotant.

Bahia s'exécuta et le Marseillais prit une grosse pierre ronde qui traînait sur le sol pour la lançer avec force sur le crâne du cafteur. L'homme tomba net.

En l'enjambant, l'assassin ne se fit plus aucune illusion sur le sort de ce vendu. L'impact du caillou avait fait un ravage dans son cuir chevelu. L'enfant n'en sut jamais rien.

Ils sortirent avec prudence des écuries et reprirent le chemin du grand temple d'Ur. Bahia, épuisée, finit par s'endormir dans les bras protecteurs de son héros par coïncidence.

VII

Bethani s'affaissa les jambes coupées quand le plus abruti des trois montagnards accompagnant Menua ferma la porte la bave de l'envie sur les lèvres. Elle resta pourtant droite pour soutenir Bahia qui se serrait contre elle apeurée.

La petite enfant prodige avait bien compris la situation, les propos de ces brutes avaient été très clairs sur le chemin de la demeure de Menua. Dans une heure, Bahia devait partir avec ce porc dieu sait où et la jeune femme serait donnée à ces barbares pour ses charmes afin de remboursait des dettes indignes. Une visite inattendu avait retardé l'échéance et ils les enfermèrent toutes deux dans cette chambre à l'étage de la maison de l'Urartéen. En bas, le ton montait entre les hommes.

La pièce, pourvue d'une petite fenêtre en hauteur, était meublée d'une simple table avec une bougie et le lit sur lequel elles reposaient. Tout semblait s'écrouler autour de la prêtresse alors elle caressa les cheveux de sa protégée blottie contre elle, seul pilier qui la retenait à la vie.

Bahia, désespérée, sanglota et resserra sa prise, le drame lui semblait plus doux avec Bethani à ses côtés. Elle n'avait plus parlé de son sauveur quand soudain, elle vit par l'ouverture élevée une ombre sauter sur les toits. Elle reconnut l'agilité de son héros et interpella vivement sa tutrice à voix basse.

La prêtresse lui assura un ton amusé malgré la pâleur de son visage. Elle était émerveillé par l'immense espoir de l'enfant.

Bahia s'accroupit doucement et regarda par la serrure, elle vit Yann Hélios se faufiler comme un félin par les ouvertures du plafond. C'était son sauveur, elle en était sûre. Elle sera les dents et gesticula pour évacuer son excitation en direction de Bethani. La jeune femme se leva inquiète et intriguée par la joie soudaine de sa protégée. Yann regardait encore la porte juste avant de descendre l'escalier quand la prêtresse ajusta sa vue au Juda.

Ces yeux verts et cette posture féroce éclairés par la faible lumière qui diffusait du bas : le démon du temple d'Harran. Elle ressentit comme un coup de bâton au cœur qu'elle voulut saisir en portant la main à sa poitrine. Une odeur de sang envahissante et des bruits atroces donnant la mort jaillirent de sa mémoire. Prise de panique, elle recula entrainant Bahia en silence vers le fond de la pièce.

Bahia resta muette à ces arguments déments à l'opposé de ses pensées. Elle fut terrifiée par la peur émanant des expressions de sa protectrice, son visage crispé était parcouru de grimaces tendues et son corps entier tremblait. Les regards qu'elles échangèrent dans leur détresse furent stoppés net par le vacarme de l'assaut du loup-garou qui ébranla la maison. Bethani, la vision déjà embrumée d'émeraude, sentit son cœur exploser et seul le visage apeuré du seul être qu'elle aimait vraiment la fit réagir.

Les bruits de lutte de Yann Hélios et du monstre battaient son plein et ce fracas atroce tétanisa Bahia qui s'en remit entière à la prêtresse. La jeune femme dans un sursaut désespéré, se leva, tira le lit sous la fenêtre et souleva la fillette avec force en lui disant.

L'enfant n'eut pas le temps de répondre que sa tête avait déjà passé l'ouverture. Elle fut poussée violemment, écorchant ses bras menu sur l'encadrement et son corps bascula dans le vide. Poussant un petit cri, elle atterrit sans mal deux mètres plus bas sur un buisson. Encore étourdie de sa chute, elle regarda Bethani là où elle était venue, ses petits yeux grands ouverts. Comment avait-elle pu ?

Bahia encore ensuquée et complètement choquée fut envahi par l'instinct le plus profond de survie et s'exécuta. Elle se mit à courir bravant les ombres immenses du jardin. Bethani la suivit jusqu'à la perdre de vue sous une futaie, la fillette fut engloutie par les ombres. La jeune femme hoqueta d'inquiétude, mais la petite avait toujours une chance de s'en sortir. En bas, le combat était fini et un profond silence lava se brouhaha horrible.

La prêtresse regardait de l'autre côté du bosquet où Bahia devait réapparaitre quand soudain, une ombre immense jaillit de la pelouse en contrebas. Surprise, elle tomba sur le lit en reculant. La jeune femme se sentit sombrée dans l'asphyxie alors qu'un choc violent retentit sur la façade extérieure et deux mains cauchemardesques armées de griffes acérées s'agrippèrent au fenestrons. La vision du loup-garou pointant son museau fendu de babines retroussées par la haine finit de rouvrir les plaies intérieures de la prêtresse, l'attirant dans son ancienne léthargie pétrifiée. Le monstre rentra la tête en défonçant littéralement l'encadrement et, huma énergiquement l'air de la pièce avec ses narines dilatées, il était complètement désorienté par l'odeur de l'ail.

Alors, d'une impulsion colossale l'homme-loup rentra un bras jusqu'à l'épaule dans la pièce, sans émettre un hurlement, ni même un grognement, seuls les gros blocs de pissée se fracassant sur le plancher abîmèrent les oreilles de Bethani. Le membre puissant et poilu souleva la jeune femme qui en perdit connaissance. Il posa sa truffe souillée de blasphèmes sur les habits ecclésiastiques de la prêtresse en les reniflant de façon atroce. Soudain, l'ogre la jeta violemment et se lâcha d'un bond terrible dans le jardin. L'homme bête venait de repérer Bahia, sa proie qui se précipitait vers Yann Hélios à l'entrée de la propriété.


Quand Bethani reprit ses esprits, le loup-garou avait disparu et tout était silencieux dans la demeure de Menua. La petite fenêtre était devenue un trou béant dans le mur laissant s'engouffrer l'air frai de la nuit. Ce fut une torture de reprendre conscience dans ce drame, pour elle ce monstre n'était autre que le démon aux yeux verts d'Harran transformé. Toujours là pour la persécuter en lui laissant la vie pour qu'elle renaisse imprégnée de peur. Elle avait échappé à une bande de truands ignobles pour tomber dans les griffes d'un démon machiavélique.

La jeune femme bondit à l'idée qu'il allait s'en prendre à Bahia. Ce souci pour sa protégée la fit échapper de la démence. Malgré son corps tremblent de fatigue, elle se jeta dans le jardin par l'ouverture pour s'évader et retrouver Bahia. Sa réception fut lamentable, elle se tordit la cheville. Bethani réussit pourtant à escalader le mur de la propriété puis elle se dirigea en direction du temple d'Ur avec une vive douleur au mollet. Les yeux livides, presque éteints, son visage creusé par les cernes d'angoisse, elle déambula dans les rues évitant hommes comme bêtes.

Comme deux entités fondamentalement différentes qui s'attirent, Bethani tomba sur Yann Hélios et Bahia au détour d'une rue. La raison de la jeune femme faillit partir en éclats face aux yeux de jade impitoyables de l'assassin, les battements de son cœur, déjà compressé, lui plièrent les viscères.

Yann resta de marbre devant cet être déprimé qui lui barrait la route, il remonta délicatement la fillette pour entretenir son confort.

La prêtresse, d'un effort énorme pardessus son effroi, voulut faire un geste mais son bras s'arrêta à mi-course dans une posture crispée et tremblante, un cri de détresse resta bloqué dans sa bouche. Son âme se liquéfia, sa protégée toute de pureté au sein de ces bras tachés de crimes prêts à donner la mort la paralysèrent profondément et de lourdes larmes coulèrent sur son visage désespéré.

L'assassin, quelque peu irrité par ce comportement disproportionné, la prenant pour une misérable folle, l'écarta de son chemin sans ménagement.

Betahni perdit l'équilibre, cédant à ce geste ferme mais non violent. Elle tomba le postérieur dans la poussière en une chute humiliante. Se voyant toucher le fond, attirée par les ténèbres de la folie, la jeune femme eut un dernier cri, épuisant ses dernières forces pour l'enfant qu'elle chérissait.

Yann, Poursuivant déjà son trajet en oubliant cet interlude pitoyable, se retourna en entendant le nom de sa protégée et s'approcha intrigué de la jeune femme. Regardant la petite qui dormait paisiblement et s'assurant du calme alentour, il s'adressa à elle doucement.

Par reflex, Betahni se protégea toutes mains en avant. Le meurtrier, atterré par ce geste aberrant, limite vexé, comprit qu'elle était en état de choc provoqué par un traumatisme profond, loin de se douter qu'il en était la cause la plus intime.

Lui, la croyant échappée du loup-garou. Elle, persuadée d'être en face du monstre, la prêtresse se réfugia dans la proximité de Bahia, regagnant ainsi de sa lucidité. Elle fit un signe affirmatif de la tête les yeux exorbités. Le maître assassin l'aida à se relever, ses gestes étaient doux et galant mais la prêtresse ressentit ce contact comme une brulure, un gant de soie refermant un étau mortel.

La prenant par la main, il se pressa dans le labyrinthe de ruelles. Telle une âme damnée tirée vers l'enfer, Bethani put s'assurer du petit cœur battant de son ange endormi.

Yann Hélios les dirigea vers un petit appartement isolé dans les méandres des quartiers insalubres d'Ur. Le milieu lui avait mis à disposition en parallèle avec sa chambre au « Quart de Lune ». Il ne s'en était jamais servi mais pour la circonstance ce fut une aubaine. La chambre, située au dernier étage, était exigüe, une porte, une fenêtre donnant dans la rue et un lit accompagné d'une table et d'une chaise pour seuls meubles.

Yann allongea Bahia sur le lit, elle semblait dormir apaisée. Il la borda en débarrassant les mèches de cheveux qui encombraient son visage. Ensuite, il se tourna vers Bethani pour l'inviter à s'asseoir et scruta la rue, tout était tranquille.

La prêtresse s'installa près de l'enfant et la caressa afin de laver l'affront de ce contact monstrueux. Cette vision insupportable, cet être bestial souillé de sang, vêtu de lambeau, simulant la tendresse envers son enfant chérie, lui fit fantasmer une cruauté subtile, une torture encore plus profonde à son égard. Alors, quand l'assassin s'approcha ses peurs la submergèrent et elle traduit l'étonnement de ces yeux verts en férocité. Ses jambes se replièrent et elle s'éloigna instinctivement de Bahia pour lui éviter la sentence qu'elle redoutait. Son cœur bâtait bruyamment le rythme du tambour de la folie. Son cauchemar l'avait retrouvée et cette fois, pas d'autre proie pour assouvir sa faim déviante.

Yann, incrédule devant l'effroi de Bethani, prit en considération la rencontre avec le loup-garou et les misères qu'elle avait peut-être subies de Ménua et ses sbires. Il stoppa devant le lit.

Le maître assassin explosa, humilier d'être pris pour loup-garou incube, il prit la prêtresse par les épaules et la bouscula sans violence.

Sous l'empoignade, l'esprit de Bethani vacilla, tous ses nefs se tendirent pour pouvoir supporter les supplices qu'elle concevait, incapable de voir en Yann autre chose qu'une incarnation du mal. Les blessures sadiques tant redoutées se révélant n'être qu'un ballotage ferme de l'entité de son mal, la jeune femme émergea de sa démence.

Bahia, réveillée par ce remue-ménage, prit la colère contre son héros accoutré comme un fou furieux malmenant son initiatrice.

Le marseillais, songeant aussitôt à rassurer Bahia, bloqua d'une emprise de velours ses bras agités.

Bahia se retourna sans piper mots et se blottit contre Bethani, restée tremblante et recroquevillée sur le lit.

La jeune prêtresse réagit au contact chaleureux de la petite et brisa sa paralysie en la prenant dans les bras. Bahia fit un geste précieux pour faire se lever et reculer l'assassin qui, sous les yeux ébahis de Bethani, s'exécuta. Son petit bout-de-chou domptant cette cruauté la plongea en plein paradoxe. Tout juste sortie de la folie, elle se raccrocha à sa frayeur.

Bahia connaissait bien l'histoire de Bethani et ces révélations devant les injures de Yann Hélios, la rendirent furieuse, elle se jeta poings levés sur lui.

Le meurtrier en peine par la soudaine haine de Bahia se rebaissa à sa hauteur et lui tourna le visage tendrement pour capter ses yeux.

Ces dernières paroles furent une torture devant le regard inquisiteur de Bahia. Lui mentait-il ? Son doute profond se réveilla. Avait-il commit pareil crime pendant ses dix ans d'amnésie. Le regard de Yann s'écarta de la bouille indécise de l'enfant. Il était désormais trop attaché à la petite pour supporter l'idée qu'un jour ses mains fatales auraient pu la briser de la même manière que tous les spectres de ses nuits.

Bethani, assise maintenant sur le bord du lit, était sidérée par l'emprise qu'avait son petit ange sur ce démon. Sa vengeance s'exprima par le plaisir de voir l'assassin à genou, saisissant une culpabilité dans ses yeux si terribles. La prêtresse, lutant encore contre l'attrait des fissures de sa démence, s'imposa en se levant accusatrice sur la personnification de sa folie qui sous le joug de Bahia se tenait prostré, plaidant des mensonges envers sa personne tel un condamné affaibli. Alors, Betahni lui hurla son mépris, exorcisant ses tourments en lui crachant au visage tout son dégout.

Les phrases de Bethani se bousculèrent à l'ouïe de Yann Hélios mais seules les mentions du géant et de la pierre lui transpercèrent l'âme. Son esprit lui projeta cette scène de son passé révolu. Il se revit clairement ramener un caillou bleu à cette face de cuir dans ce décor grandiose qui ne pouvait que correspondre au temple d'Harran. Cette figure rugueuse et sévère avait été son maître, le tourmenteur qui l'avait enlevé des bras de sa mère pour en faire sa griffe. La voix tyrannique de l'être noir lui resurgit avec son image et le massaliote put mètre un ordre derrière chacun de se rêves macabres. Son amnésie en fut sévèrement réduite, sa décennie d'exécutions s'éclaircit.

Béthani s'était tue et leurs regards se télescopèrent, Yann reconnut en elle la petite dans l'alcôve de l'immense pièce et l'acte qu'elle évoquait devient presque limpide dans son esprit. La pierre explosant de mille feux, les exécutions, seul le poids de ces deux têtes coupées qu'il trimbalait par les cheveux resta flou. Yann hélios comprit avec effroi qu'il était la raison principale de la frayeur de la jeune femme, son passé avait été terrible et s'était déroulé en partie dans la région, laissant un témoin marqué à vie. Mais elle était toujours là, son odeur empestant la peur était la même, il ne l'avait donc pas tuée.

L'assassin se leva les mains sur la tête, assommé par cette révélation, devant Bahia et Bethani qui avaient saisi son tourment sans comprendre la raison. N'osant toujours pas soumettre son regard douteux à l'enfant, il s'approcha de la prêtresse. Il sentait encore ces tignasses ensanglantées auxquelles il ne pouvait donner de visages, il devait savoir quels êtres étaient pendus à ses bras, la prêtresse enfant avait tout vu et elle seule pouvait y répondre. Le visage du meurtrier était pâle sous son masque, mais toutes deux furent sensibles au trouble émanant de ses yeux. Bahia ne rouspéta pas et Bethani, indécise après sa colère, accepta le contact du monstre, captivée par la détresse qui perçait son regard cruel.

Bethani, consciente du poids de sa réponse et luttant encore avec le crépitement des brumes dissipées de sa folie, fit le choix de compatir avec cette étincelle d'humanité de la bête. Ressortant avec courage cette page de sa démence, elle répondit avec une grimace de dégout.

Consciente d'être allée trop loin dans le souvenir, elle se laissa aller dans le regard verdoyant de Yann Hélios, source de son angoisse. Le jade si brulant s'était éteint et derrière les fumées de sa rage émergea de la surprise, du soulagement puis de la joie.

Yann s'était remémoré ces molosses qu'il avait exterminés pour récupérer la fameuse pierre de lune. Et la nuit où leurs destins s'étaient croisés défila dans son entier. Il rapportait ces gueules trucidées à son maître quand il avait senti Bethani mais il ne l'avait pas touchée car l'ordre ne lui fut pas donné. Jamais il n'avait été contraint de tuer des faibles. Il en était assuré, désormais il pouvait lire la liste exhaustive de ses cauchemars où il se revoyait décimant hommes comme meutes.

Cette soudaine réalité le fit s'emporter et il embrassa la prêtresse sans lui laisser le choix.

Il put se tourner enfin vers Bahia le regard franc. Elle boudait, vexée de ne rien comprendre à leur histoire mais accueillit d'un intérêt pétillant cette implication. Alors, il lui tendit les bras.

L'assassin était tellement ému qui perla une larme et il se mit face à elles pour leur montrer toute la sincérité de son regard, ressentant le besoin immense de leurs compassions.

Bahia embrassa l'assassin en lui essuyant sa larme et la douceur de ses yeux s'évanouit face à cette promesse impitoyable. Un vent souffla sur l'âme du meurtrier, l'affranchissant de son tourment, tuer, pour lui, ne serait plus un oubli mais une vocation. Yann Hélios fit un bisou d'une rare affection à l'enfant et témoigna de son grand respect à Bethani qui lui rendit sincèrement. L'esprit apaisé en phase avec ses principes, son travail le rappela à l'ordre et son charisme envahit la pièce.

La prêtresse et sa bonté innée, bouleversée par la biographie de cet homme qui avait été son enfer, saisit tout le mal qu'il contenait et sa lutte constante pour le maîtriser. Ses bases familiales, faites de joie et d'amour, le maintenaient humain mais il était imprégné de cruauté. Les dernières paroles de Yann lui rappelèrent la tragédie de sa situation.

Yann s'étonna d'un sourcil de ces dernières phrases, elle avait dû halluciner mais ne le renseignait que peu.

L'assassin avait vu Menua partir dans cette direction avec son chariot, s'il volait le cheval qu'il l'avait repéré, il pouvait encore le rattraper, l'ail le trahirai. Il se tourna vers la petite avec toute la tendresse qu'elle lui inspirait.

Il revêtit rapidement un habit qu'il avait trouvé dans le tiroir de la table et se dirigea vers la porte.

Après avoir fait un sourire rassurant à Bahia et une révérence à Bethani, Yann Hélios ferma la porte. Le silence qui suivit le faible claquement envahit leurs esprits d'interrogations insurmontables.

VIII

Voilà deux heures que le loup-garou était parti. Dans la bibliothèque du temple d'Eridu, Djalad le grand prêtre d'Harran faisait les cent pas. Enki-Bâni, maître des lieux, d'une pâleur glaciale, marquait une pause dans ses écrits postmortem devant Sin-Iluna, prieur suprême d'Ur, convulsé par ce blasphème.

Le sage humilié ne montra pas sa peur et resta digne, endurant en silence les souffrances que sa position attachée lui procurait.

Le grand prêtre d'Harran venait d'expédier ses deux disciples aux yeux vides de retour bredouille de leurs recherches. Ils devaient fouiller le sanctuaire de fond en comble pour retrouver la pierre de lune maîtresse, propriété de Slobod Gorum le shaman noir. Djalad n'avait pas exprimé sa colère devant cet échec, il avait simplement pris une tablette écrite par son confère et dit qu'il fallait attendre de donner Bahia à la Lune noire pour pouvoir la localiser, elle n'était peut-être plus à Eridu. Il les fit donc repartir attendre la fillette et le monstre à l'extérieur.

Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte d'une façon que le grand prêtre d'Harran ne reconnaissait pas être celle de ses sbires. Il ouvrit avec prudence, son visage se remplit de rage et d'étonnement quand il vit Menua dans l'encadrement, le visage défiguré par l'angoisse.

La haine tordit les traits de Djalad de manières impressionnantes quand il attrapa le cou de Menua avec son bras décharné. Haut de taille, le grand prêtre avait une corpulence plutôt frêle, mais le visage étouffé de sa victime ne faisait aucun doute sur la force surhumaine émanant de son corps infesté de sorcellerie.

L'Urartéen commençait à argumenter des phrases insensés devant la froideur de son créancier qui, réalisant que son projet diabolique ne reposait que sur le loup-garou, lui préparait une mort atroce. Ce vacarme de mensonges couvrit l'exécution subite de ses deux sbires derrière la porte qui soudain, s'ouvrit violemment.


Yann Hélios fusa dans une cavalcade effrénée à travers la nuit sombre dominée par la nouvelle lune. La faiblesse des étoiles n'éclairait que très peu la piste mais l'odeur d'ail marquait une trace indélébile pour l'assassin obnubilé par sa proie.

Il avait souvent entendu les anciens parler de cette région qui avent était un véritable paradis où les vergés côtoyaient les champs aux épis généreux. Le jeune empire perse aux multiples contraintes n'avait pas su gérer le pays à la façon autoritaire mais réaliste des anciens despotes mésopotamiens, faisant de cette étendue un désert parsemé de bosquets où l'on devinait encore les nombreux canaux d'irrigation comblés par le sable.

Avec un sourire de satisfaction dessous son foulard, Yann remercia Aroksaï, son ami scythe de Belsk qui l'avait initié aux arts équestres, apprenant à ne faire qu'un avec son cheval, devenir un vrai centaure. Pardessus tout, il se sentait enfin libéré, sa morale lavée. Le meurtrier que l'on nommait « Enkidu » se persuada, il avait fait le bien, arrachant des innocentes aux mains de crapules véreuses et cela était, pour lui, son plus grand exploit. Il pouvait désormais se concentrer sur la fin de Menua. Ce dernier devait rester intact, le poignard de son sous-fifre dans le cœur. Quiconque l'entourerait, se retrouverait la tête tranchée en l'honneur de dieux barbares guerriers de l'assassin, ex-voto traditionnel de son lointain pays.

Malgré la vitesse, à l'aise sur son cheval, Yann Hélios affûta ses armes en pleine chevauchée et sirota l'outre de vin qu'il avait trouvée dans une sacoche de la selle. Il se laissa envahir par l'ivresse. Beaucoup de victimes du maître assassin firent l'erreur de croire que l'alcool était une faiblesse pour lui. Entouré d'ivrognes depuis tout jeune, le massaliote connaissait les pièges de cette boisson et avait toujours respecté ces limites, il n'avait jamais été soûl à se rouler sous la table. En fait, l'emprise éthylique décuplait sa fureur, rendant plus puissant chaque réflexe destructeur car ce que lui-même ne savait pas, c'est que l'alcool était la base des drogues prescrites aux armées de fidèles de Slobod Gorum son ancien maître aux traits de cuir.

Sa course se poursuivit sans heurts, arrivé à Eridu, Yann ne perdit pas de temps, il laissa sa monture à côté du chariot de Menua près de l'entrée du grand temple, édifice somptueux par son architecture et sa renommé.

A l'intérieur, il ne visita que quelques salles, le sanctuaire était vide, les prêtres dormaient dans leurs cellules. Ses recherches s'arrêtèrent quand il repéra deux hommes dans un couloir, c'étaient les disciples morts vivants du grand prêtre d'Harran. Leurs positions ne lui permirent pas de les reconnaitre mais derrière la porte vers laquelle ils se dirigeaient, il reconnut la voix de couard de Menua. Il l'avait entendu crier chez lui face la fureur du loup-garou, cela lui suffit à reconnaitre ce séquestreur d'enfant.

La rage l'envahit, son corps se mit à trembler comme un félin. En un instant l'assassin analysa la configuration des lieux et anticipa celle cachée derrière la fermeture de bois. Yann Hélios n'aimait pas tuer des gens de religion mais l'obsession de Menua et le bouillonnement de l'ivresse l'avaient affranchi de toute retenu. Épée en main, il s'élança comme un fauve et entama sa danse mortelle avec le silence d'une ombre.

En deux pas, le meurtrier fut sur eux, son bras se détendit comme une corde et sa lame fit un arc de cercle au reflet argenté, tranchant net le cou du premier homme. Le troisième pas, un bond puissant, enfonça le ventre du second prêtre jusqu'à la colonne vertébrale, lui sectionnant le souffle et le pliant à quatre pattes, il fut décapité au moment de toucher le sol. La quatrième enjambée, un coup de pied qui ouvrit la porte avec violence. Derrière lui les deux épaves étêtées tombèrent comme des statues, leurs blessures d'une régularité chirurgicale ne laissant couler aucun sang.

Un fin ralentissement permit à l'assassin de compléter son repérage des lieux et de l'assemblée qui resta médusée par son apparition fracassante. Alors, son bras se déplia, projetant la dague du remplaçant droit dans le cœur de Menua et l'épée poursuivit son chant de mort. En un éclair la tête de Djalad sauta de son corps sans bruit, les yeux rivés sur le premier supplicié rendant l'âme les deux mains sur le manche du dard fatal. A pêne sa course finie, la lame reprit sa mélodie dévastatrice d'un revers qui fendit air, chair et os, étêtant le grand prêtre d'Eridu assis devant ses tablettes. Yann posa un pied sur la table et tendit tout son corps, glaive en l'air pour fendre le dernier belligérant. Il se figea soudain dans cette position devant le vieil homme bâillonné, ses muscles tremblant de retenu et ses yeux irradiant de haine, derrière lui les deux tètes tombèrent au sol avec un bruit écœurant.

Sin-Iluna, aveuglé par la fulgurance des exécutions et abasourdi par le silence de la scène, ferma son regard. Se voyant mourir, il se renfonça dans son fauteuil et se mit à trembler. Pour une fois dans sa vie pieuse, il se sentait abandonné des dieux. Mais la fin ne vint pas, restant suspendue au-dessus de sa tête. Le meurtrier baissa sa garde, laissant ses veines drainer la frustration de cette ultime sentence.

D'un rapide coup d'œil, Yann s'assura que tout était immobile autour de lui, son ouïe ne perçut aucun bruit lointain. Il mit pied-à-terre et s'approcha du sage. Le vieil homme, évacuant la brume de sa terreur, réalisa que l'ombre tueuse avait forme humaine et son regard de jade débarrassé de sa fureur prit un air intrigué tout en restant impitoyable.

Yann Hélios pointa son arme sur le visage du prêtre et lui enleva son bâillon prudemment.

L'assassin baissa sa garde, ouf, Bahia ne lui aurait jamais pardonné s'il l'avait coupé en deux. Soulagé mais méfiant, il poursuivit.

L'esprit du sage, encore choqué, assimila l'action que ses yeux ne purent apercevoir, analysant la salle, il désigna Menua d'un geste du torse.

Le Marseillais avait déjà compris que l'homme-loup était parti d'ici, son odeur empestait la pièce mais son esprit grec apprécia le charisme du sage et cet élan d'énergie déployé pour Bahia, l'émotion qui pointée au bout de ses larmes finirent par le convaincre sur l'identité du vieillard.

Sin-Iluna resta bouche baie devant cette affirmation. L'assassin voulut se retourner sur sa tuerie pour accompagner ses dires mais il fut interpellé par les paroles suspicieuses du grand prêtre qui se frottait les poignets.

Slobod Gorum, ce nom résonna dans l'âme de Yann Hélios comme un tonnerre, il l'avait déjà retrouvé son image, il redécouvrait le nom de son ancien maître. Cette pensée lui fit remonter un tourbillon de souvenirs morbides.

Devant l'affirmation du prêtre, il se retourna et posa enfin son regard sur les cadavres et en fut troublé. Il n'avait jamais vu ça, lui qui faisait couler sans cesse le sang ne voyait que Menua baigner dans la sien, les autres corps étaient mutilés par des plaies sèches ne rendant aucun liquide vital comme des statues de pierres brisées.

Soudain, Yann fut attiré par un mouvement, le prêtre scribe décapité reprenait ses écrits. Devant cette aberration le meurtrier leva son arme.

Sin-Iluna s'approcha pour lire la tablette d'outre-tombe, Yann ne dit rien, laissant le vieux à son délire. Puis, il s'approcha du corps de Djalad et fit rouler sa tête avec son glaive pour voir son visage. Son esprit fut envahi de flash face à cette figure figée, l'épisode du temple d'Harran devint d'une clarté immonde. Il avait mutilé cet homme quand il était enfant sous les ordres de Slobod Gorum comme des centaines d'autres, une simple banalité qui fit sombrer Bethani gamine dans la folie.

Alors, lui revint la voix, l'odeur de son maître, ses gestes et ses codes à son adresse qui avaient fait de lui cette formidable machine à tuer. Yann Hélios s'écœurait, il avait été un de ses objets tout comme le loup-garou et ces macchabées. Mais lui était libre, sa volonté ignorant l'ancien joug de son gourou et il se jura que toute la cruauté dont il avait hérité serait mise à contribution pour éliminer cette anomalie de la terre, il s'en fit la promesse.

Yann Hélios resta un moment immobile, face à face avec son martyr, puis il regarda la porte et eut un doute affreux. Le grand prêtre d'Ur décrocha son attention des écrits et regarda l'assassin d'un air interrogateur.

L'assassin, une fois dans le couloir, se révolta devant les visages de ses deux premières victimes, arrachées de leurs corps sans une trace de sang. C'était les deux disciples de Djalad qu'il savait avoir défigurés jusqu'aux os de ses propres mains. Bethani n'avait pas halluciné.

Une rage soudaine le gagna, tout ce surnaturel lui tapait sur les nerfs, il aurait crevé le vieux et saurait parti oubliant tout ça si le doux visage de Bahia ne s'était pas imprimé dans son âme. Menua était mort, son contrat rempli, il n'avait plus rien à faire ici sinon de s'assurer la sécurité de l'enfant. Cette nuit lui en avait trop appris sur son passé. Yann revint dans la bibliothèque, Sin-Iluna le fixait étrangement.

Yann Hélios, l'assassin de Babylone ne se retourna pas et disparut dans l'ombre d'où il était sorti, laissant le vieil homme avec ses questions au milieu de cette assemblée de carcasses mutilées.

Yann traça vers Ur ses pensées encombrées de questions mais son indépendance prit le dessus. Slobod Gorum, il le tuerait mais ne comptait pas lui courir après. Il projeta cependant de se rendre à Harran pour son souvenir. Et puis, il y avait ce nom prononcé par Sin-Iluna : Christo. Bien sûr que le Massaliote avait un ancêtre de ce nom, un grand guerrier qui avait été mercenaire de l'empire assyrien. Sa mention lui donna envie de retrouver Phocée, le Terre Mère. Ce démon, après tout, lui avait donné sa force, sa mort pouvait attendre. Il se languissait que d'une chose, rentrer à Babylone pour noyer tout ça dans la fête.

IX

Yann Hélios se pressa rue des Peupliers dès qu'il fut à Ur. Il vit avec stupéfaction son immeuble investi d'une troupe de gardes et de prêtres, les filles n'étaient plus là. Il ne perdit pas de temps et fut soulagé de les retrouver au temple en sécurité cependant il resta en retrait devant les multitudes de soldats encombrant les lieux.

Sin-Iluna arriva une heure après et remit de l'ordre dans son établissement, toute la ville était en effervescence. L'assassin resta caché se demandant comment le grand prêtre avait-il communiqué si rapidement ses informations sinon par magie. A moins que Bethani s'était fiée à un contact interne, ce qui était sûr, son carnage à Eridu avait bien déjoué un sévère complot qui avait infesté toute la religiosité d'Ur. Mais peu lui importait, il devait s'assurer à pleine voix du bien-être de Bahia.

Alors, le meurtrier attendit caché avec sa patience de prédateur que la flicaille desserre son étau jusqu'au bout de la nuit et repéra la chambre bien gardée des filles en étage. Les rondes calculées, il trouva la faille, s'élança se jouant de l'aube et se retrouva dans la pièce la plus surveillée de l'édifice, Bahia pleurant de joie dans ses bras.

Ses larmes avaient la chaleur des fins de drame et son petit corps tremblait de soulagement. Bethani contempla cette affection comme l'enfer sauvant les cieux, convaincue de la bonté du personnage mais encore tiraillée par sa profonde frayeur.

Les mains menues de l'enfant s'approchèrent du masque de l'assassin et ses petits doigts arrachèrent le foulard qui tomba lentement révélant le visage de Yann.

Bethani fut fascinée par le pouvoir de Bahia sur ce monstre, il semblait qu'elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Elle fut autant troublée par le beau visage de l'assassin d'où émané l'énergie olivine de son aliénation.

Yann Hélios se détacha de la petite et s'approcha de la prêtresse qui s'efforçait d'enfoncer son ancienne terreur. Il lui prit la main et lui posa un doux baisé, ce geste la flatta.

D'un geste délicat, il se permit de lui caresser le visage. Bhetani accepta cette marque d'affection en posant sa joue dans la pomme de l'assassin.

Yann lui fit les révérences réservées au clergé, embrassa une dernière fois Bahia. Puis il détourna la bougie éclairant la fenêtre, repéra la position des sentinelles en recouvrant son visage, c'est à ce moment que Bahia lui posa une ultime question.

Le massaliote stoppa net son élan et se retourna vers les filles. Mettre un nom sur un visage de maître assassin signifiait la mort dans cette région mais il n'eut pas la force de mentir alors il piocha dans les nombreuses langues qu'il maîtrisait pour traduire son nom. Il choisit son vieux patois ligure.

Puis le maître assassin partit à la faveur d'un battement de sils des sentinelles. Les filles le regardèrent partir, flottant sur branches comme sur tuiles tel un chat de gouttière. Bethani qui avait toujours éprouvé de la terreur en son égard se rendit compte une fois les vapeurs de son tourment quelque peu dissipées qu'elle ne l'avait jamais trouvé répugnant.


Dans une chambre juste au-dessus, Sin-Iluna d'Ur ne s'était aperçu de rien. Attablé à son bureau, sur lequel il avait repoussé toutes ses anciennes archives d'argiles dans les coins, le grand prêtre lisait et relisait, à la flamme vacillante d'une bougie, la tablette qu'il avait ramenée inscrite par la main froide de son confrère décapité : Enki-Bâni, maître d'Eridu.

« Mon cher Sin-Iluna, je suis heureux que vous daigniez me lire, ce massacre inattendu est un vrai miracle, un cataclysme pour Slobod Gorum qui tenait nos âmes en laisse. Le destin nous a ramené ce tueur silencieux car je suis persuadé qu'il est le descendant de Christo le mercenaire grec à qui j'avais confié jadis la pierre de lune maîtresse, puissance que l'être noir a tenté de récupérer à travers nous. Je sens que tout cela est confus pour vous mais j'aurai l'occasion de vous éclairer ultérieurement, faites-moi confiance. Je peux communiquer avec un de mes prêtres, il remettra en ordre le temple puis vous rejoindra pour que nous puissions garder le contact. Je laisse le reste de la page à Djalad d'Harran, me portant garant de sa sainteté. Ensuite, hâtez-vous de retrouver Bahia et asseyez de retenir l'assassin. »

La tablette encore fraiche, tracée il y a peu dans le temple d'Eridu d'une seule main pale, présentait en son milieu un changement flagrant d'écriture. Le grand prêtre d'Ur, de par ses nombreuses correspondances, reconnut celle de son confrère de Haute Mésopotamie.

« Mon cher Sin-Iluna, c'est Djalad qui vous écrit à travers le roseau de notre confère. Vous aurez le temps de me pardonner et de comprendre mes souffrances, votre sagesse vous guide. Mais regardez l'assassin comme il est déstabilisé à la vue de ma dépouille et de celles de mes disciples. Il l'avait oublié mais il nous avait déjà mutilés gravement étant enfant. Je le connais bien, c'est lui qui m'a rendu infirme. Je ne sais par quelle intervention divine il est encore vivant et libre mais il fut jadis l'effroyable champion de Slobod Gorum. Je l'ai vu accomplir des exploits impensables et sortir indemne d'hécatombes bestiales alors qu'il n'avait que cinq printemps. Il dit vrai pour Bahia, ne vous étonnez pas qu'il ait tué le loup-garou car il a grandi dans une meute de ces monstres dont il est devenu le dominant dès qu'il sut hurler. Laissez le partir, il doit faire son choix dans les souvenirs qui lui remontent. Il faut absolument retrouver la fille de notre confrère, nous devons combattre cet être noir ensemble, partez maintenant, nous communiquerons plus tard, je vais d'ici nettoyer la gangrène que j'ai propagée dans votre Temple. »


Yann Hélios à la sauvagerie innée avait compris l'origine de sa cruauté par cette nouvelle lune. La captivité, les ordres de Slobod Gorum avaient fait de lui une entité de la mort pendant une décennie. Ses cauchemars étaient devenus souvenirs, il revoyait clairement ses nombreuses victimes, hommes ou bêtes, mais jamais il n'avait souillé un enfant ou une femme de ses mains fatales. Bethani en avait été choquée à vie mais pouvait en témoigner. La petite Bahia lui avait révélé tout le mystère de son destin mais aussi toute la bonté qu'il pouvait apporter. Son doute dévorant s'était envolé, il ressentait désormais le courage de revoir sa famille, fier de porter leurs nobles valeurs.

La nuit suivante sur le chemin de Babylone, bivouaquant sous le fin croissant de lune, symbole de la divinité qui avait entendu les prières de ses parents, Yann Hélios se souvint d'une vieille femme, une caresse dans sa décennie de violence. La servante de Slobod Gorum et ses soins lui revinrent en mémoire. Sans se douter qu'elle l'avait arraché des griffes de l'être noir avec la bénédiction d'Artémis, il se rappela la tendresse dont elle lui avait fait preuve entre deux carnages. Ces rares moments de douceur avaient préservé l'étincèle d'humanité qui était perdue dans son âme de bête enragée.

Le visage éclairé par l'arc divin, l'assassin voyait clairement le visage de la vieille dame et il ressentit le besoin de la revoir et de savoir. Sa vie d'errance prit un tournant, il redécouvrait ses attaches et se fit un but. En plein désert entre civilisation et monde sauvage, seul au milieu de la nuit Yann Hélios prêta serment.